mercredi 8 mai 2013

Debout la mort


En bas, j'entends papa qui va mettre la poubelle à la rue. Il met son pull du dehors, compte dans sa poche le nombre de cigarettes qu'il lui reste. J'aime ses grands yeux noirs. C'est comme s'il se regardait tout au fond de lui. Quand il est comme ça et qu'on l'appelle, il a cette façon inquiète de relever ses sourcils, un peu comme si on lui rallumait la lumière et qu'un d'un coup, il se souvenait des choses qui l'entourent. Dans la famille, tout le monde dit qu'on a les mêmes yeux. Les leurs, ils sont tous bleus. Ceux de mamie, en plus d'être bleus, ils avaient par en-dessous comme le fond rose quand elle était en colère. Souvent, dans le temps d'avant la fin, une lueur de supplique les animait. Elle était sur son lit, au sous-sol. Son regard glissait sur tout et puis, subitement, avec toute sa force de très vieille femme, comme ça, prise en tenaille par ses énormes escarres, elle me fixait.


Bien-sûr, au début, ça m'a fait drôle quand elle a commencé à ne plus reconnaître personne. Mais quand on est attentif au désir des mourants, on arrive après à deviner dans le moindre petit souffle ce qui les anime encore, doucement. Des fois, c'était le rythme de la perfusion qui l'inquiétait. Alors quand les infirmières venaient, de sa voix toute cassée par la vieillesse, elle fustigeait leur je-m'en-foutisme. On aurait dit qu'elle s'en fichaient, elles. Moi, je suis sûre que c'est comme ça que les assassins font. Ils ont l'air de rien, le sourire en façade, mais quand ils ont insisté pour que mamie aille à l'hôpital, le caporal a dit non. Ils vont la tuer que répétait le caporal. Il n'y a pas plus adroits comme assassins que les docteurs. Le caporal a vaguement consulté papa, mais c' était déjà décidé. On a gardé mamie en bas. Au début, elle faisait comme avant, elle régentait tout, simplement moins fort que quand elle était debout.

J'entends papa qui est rentre de mettre la poubelle à la rue. D'abord le bruit de ses savates quand il remonte l'allée, un léger claquement contre les pavés. Je reconnais les gens rien qu'aux claquements qu'ils font contre les pavés, usés à présent. Usés, comme moi. Je peux pourtant pas dire que j'ai beaucoup vécu, non. La plupart du temps, je l'ai passé ici, dans cette chambre. Je sais pas trop comment ça c'est passé, mais j'en suis venue à ne plus du tout quitter la maison, et puis ma chambre, quand mamie est morte. Je me dis quelques fois que dans d'autres familles, on me prendrait pour une folle, à ne jamais sortir. Enfin, je sors mais pas au sens où les gens l'entendent. Disons que je sors, mais pas à l'extérieur, à l'exception des courses, ni avec des gens. D'ailleurs, je connais personne vraiment, que de vue les caissières. Une fois par an aussi, pour les vacances avec papa et le caporal, jusqu'à ce que mamie soit chez nous, au sous-sol. Et on restait seulement qu'entre nous pendant les vacances, avec les chiens qui, hélas sont morts eux-aussi, pas très vieux, pas comme mamie, qui elle était vraiment très âgée ; j'en ai même entendu plusieurs parler tout bas comme ça, pendant l'enterrement, et à l'église avant, que c'était quand même incroyable que son dernier fils meurt avant elle ; et souvent après dîner, on donnait à lécher aux chiens encore vivants des bâtonnets de glace. Je crois que j'ai jamais été aussi heureuse qu'à ces moments-là. C'était comme si l'enfance revenait d'un coup pour vous montrer comme c'était bien. Il y avait mamie, papi, qu'est d'ailleurs mort juste après mon enfance, ou plutôt que c'est comme si sa mort avait été pareille qu'un automne froid sur elle, pendant lequel tout s'est poissé un peu, et puis papa, et puis le caporal. Moi, d'abord, je me suis poissée parce qu'après les diplômes, papi me disait qu'un gars beau comme tout viendrait me chercher, ça fait de la peine, mais je peux pas positivement affirmer qu'il se soit jamais présenté. Dieu sait pourtant si je l'ai attendu, papi avait pourtant promis, et Dieu sait encore que les pactes avec lui ils étaient solides. Il mettait comme ça la main sur son cœur, il jetait un œil aux alentours pour surveiller la vieille carne, comme il appelait mamie, mais alors de toute la tendresse dont il était capable et il me faisait son grand sourire à lui, si grand que son ventre, il ne paraissait plus. Le sourire de papi, quand il le faisait, on ne pouvait plus voir que ça au monde. 

Dans ces moments-là, je me disais que les gens dans les camps, ils n'avaient pas dû être qu'un peu soulagés quand ils l'ont vu, avec les copains, comme il racontait. Tout le reste s'embrumait et son gros corps à lui, c'était comme s'il le transvasait sur sa tête, et le soleil brillait fort alors, à en faire sauter sa casquette. D'ailleurs, d'un rapide coup de main derrière son crâne, il l'envoyait tournoyer sur son doigt et j'avais même pas le temps de le voir qu'elle était déjà sur mon crâne à moi. Papi alors, m'embrassait tout chaud puis tournait les talons en riant et derrière lui, ça sentait un peu la prune qu'il buvait en cachette, sauf de moi. Puis ça, ça a été fini quand son cœur a explosé. Moi, je sais que c'est parce qu'il était trop gentil avec tout le monde. C'est là que j'ai découvert que le cœur avait plusieurs façons à lui d'exploser : la mienne de façon, ça a été le chagrin et un chagrin très long qui, je crois, va finir avec moi.
Parmi tout le bazar du hangar - ferrailles, clous, visses, marteaux, scies, rateaux, tenailles qui servaient à papi pour me faire l'escogriffe, le grain des poules qu'est comme éparpillé maintenant partout y compris sur le sol qu'est resté de la terre battue, la grande et la petite tondeuses mécaniques qui sentaient par-derrière l'herbe juste coupée, qui chatouille le nez – et avant elle les épaules courbées, le tremblement dans les mains puis dans les poignets jusqu’aux avant-bras – il y a des cordes. Juste au-dessus de la Dauphine pour laquelle les frères qui restent se battent. 

 
L'herbe coupée que je rassemblais en tas, mamie ramassant les tas et papi nous regardant. Il avait l'air bien, comme ça, au soleil. Il souriait dans le lointain. Mamie aussi, après elle a sourit dans le lointain, depuis son fauteuil, les cheveux semblables aux fleurs du cerisier. Plus question alors de faire des tas. D'ailleurs, l'herbe a brûlé un été et ça en a été fini de la couper. Juste de la terre. De la terre et de la poussière où les chiens se roulaient. Ensuite, ils s'ébrouaient et les particules de la poussière montaient doucement, étaient prises par l'air, qui emmenait aussi les fleurs du cerisier. Et puis aussi mes espérances diverses qui, au fil du temps, ont elles aussi été emportées. Je croyais qu'elles allaient revenir, de la façon dont les fleurs de cerisier reviennent quelquefois. Quand je plisse les yeux, je les vois se révolter contre l'air qui les emmène. Elles se débattent, virevoltent, tremblent, semblent revenir vers mes mains. Un autre souffle d'air les ramassent délicatement et il faut lever un peu les yeux, les plisser plus fort à cause du soleil. On croirait presque des flocons dans les mouvements, mais comme plus indécis. J'ouvre mes mains plus grandes, aussi grandes que je peux mais ils s'élèvent encore un peu, comme pour se raccrocher aux branches et puis sont emmenés là où mes mains ne peuvent aller. Et puis, ils tombent, très lentement. Si lentement, si suspendus, comme ça, entre rien et rien, que je me dis qu'un nouveau souffle va encore les prendre, cette fois mon souffle à moi, si long que viennent autour des fleurs des étoiles brillantes, presque des anges, qui vont les ramasser au vol, les arracher à leur danse, mais c'est alors moi qui vacille. Les paumes sur l'herbe brûlée, je cherche papi du regard, je ne le vois pas. Et les fleurs se précipitent, tournoient encore, se jouent de moi, et puis tombent. Bêtement, comme ça. J'ai envie de les imiter, de tomber moi aussi, et de rester là, allongée dans la poussière, chaque heure qui passe un peu plus tassée, après m'être balancée, comme elles. Et j'attendrai la nuit, une vraie nuit à l'encre de chine, qui recouvre tout, et moi surtout, parmi les fleurs qui se déchirent sous ma très lente respiration. Et je fermerai les yeux pour que moi aussi, je sois comme l'encre de chine, toute épaisse de noir, dehors et dedans. Comme j'entendrai bien leurs pas. Je les reconnaîtrai. Chacun d'entre eux. J'entends maintenant le flot des gens dans leurs voitures, sur le périphérique là-bas. C'est l'heure d'éteindre. 

Une fois de plus aujourd'hui, c'est encore pour moi tout à l'heure.

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