lundi 20 mai 2013

Roulez jeunesses !

Sociologie visuelle : Maintenir les jeunesses fractionnées.

L'exemple d'une mobilisation (re)mise en scène au prisme de quelques "unes" médiatiques.

La jeunesse est l'objet d'une forte demande sociale, si bien que se pencher sur elle serait un moyen de prédire l'avenir et ainsi de fournir des recettes pour prévenir ou endiguer les « difficultés », nombreuses, qu'elle rencontre. Souvent considérée comme un bloc homogène (« la culture jeune »), la jeunesse pourtant, « n'est qu'un mot »1. Le traitement médiatique de la mobilisation des jeunes, à l'occasion des manifestations contre la réforme des retraites à l'automne 2010, a massivement mis en avant deux fractions antagonistes de la jeunesse : l'une, scolarisée, principalement composée des lycéens, et l'autre, labellisée comme principalement constituée de « casseurs ».

Ainsi, les photographies publiées par la presse nationale nous paraissent révélatrices des représentations dominantes dont est l'objet la jeunesse. Mobiliser une sociologie de l'image sur ce thème fait apparaître une jeunesse « rêvée », scolarisée et politiquement mobilisée et une jeunesse cauchemardée, sans affectation institutionnelle, non susceptible d'être encadrée, sinon de façon sporadique par les forces de police en marge ou en fin de cortège organisée par la fraction légitime de la jeunesse, et paraissant sans avenir.
De façon exemplaire, ce que cette bi-polarisation médiatique de la jeunesse fait peut-être le mieux voir, c'est ce qu'elle ne montre jamais : la fraction de la jeunesse au travail ou y aspirant. Cela n'est pas sans contradiction puisqu'à l'occasion de cette mobilisation, c'est indirectement du rapport au travail et à l'avenir dont il était question.

Afin de mieux saisir la signification de ces photographies, nous essayons de mobiliser tout au long de cette tentative les principes de l'analyse structurale de l'image dégagés par R. Barthes2. Pour chaque image mettant en scène médiatiquement les deux fractions de la jeunesse , nous nous nous aiderons des trois types de messages distingués par R. Barthes : le message linguistique, le message iconique signifiant, le message iconique signifié.



vendredi 17 mai 2013

Sur Faulkner, complément



 Extrait d'un papier de B. Lahire, où il est question de Faulkner :


" Lorsque, au cours d'un entretien, on pose une question - apparemment simple - à un élève de CE2 sur ce qu'il fait le soir en rentrant en rentrant de l'école, celle-ci suppose en fait bien souvent que l'enfant sache se placer dans le registre du récurrent, du régulier, de l'habituel, ou du général ("En général, je prend smon goûter, puis je vais faire mes devoirs, puis je vais m'amuser, puis je mange et je me couche à telle heure") et donc qu'il adopte une attitude un peu "théorique" et classificatrice par rapport à sa propre expérience. Or, certains élèves ne parviennent pas à tenir ce registre et développent des discours sur des faits particuliers, racontés au passé composé et comportant des détails non pour le type de discours attendu (Un jour, avec quelqu'un, dans telle situation, cela s'est passé comme ça et comme ça et comme ça...").

Côté littérature, on peut remarquer que William Faulkner produit une écriture caractérisée par ses phrases inachevées, ses implicites (les lieux non indiqués, les personnages désignés par de simples pronoms...), ses suites d'action sans autre transition que les "et", "et puis" (classiquement stigmatisés scolairement) et dans un ordre qui n'est pas forcément chronologique ou qui l'est bien trop. Faulkner retrouve aussi par son travail d'écriture les analogies pratiques, sensibles, qui trament l'ordinaire de l'existence sociale, rappelant à la manière de Proust que le présent d'une histoire est toujours gros de tout le passé réactivé par l'analogie des situations (un mot, un bruit, un geste ou un parfum font retrouver des sensations passées : par exemple, quand Benjy entend le mot "caddie" prononcé par des joueurs de golf, c'est tous les sentiments qu'il avait à l'égard de sa soeur "Caddy" qui refont surface).

Faulkner joue sur les implicites, les enchâssements d'événements, d'histoires plus ou moins homologues, et retrouve ainsi les rapports pratiques au monde, la succession des "faire" et des "dire" dans un ordre qui, privilégiant le déroulement effectif des actions sur leur mise en cohérence narrative, donne le sentiment d'une incohérence, d'une confusion. En effet, les actions sont souvent écrites par l'auteur telles qu'elles apparaissent effectivement au personnage qui les vit, ce qui confère un aspect totalement décousu à la situation (une parole est "coupée" par une action qui se déroule dans le temps, puis reprend, etc.). La description de la succession des actes et des paroles au plus près de leur chronologie effective (comme le ferait un analyste de conversation ou un ethnographe extrêmement précis) donne à lire un texte dont la cohérence habituelle se défait. Faulkner met en lumière ainsi le caractère arbitraire et artificiel des structures narratives classiques, scolaires notamment (avec, par exemple, un début, un développement et une fin), qui supposent le choix d'un seul fil conducteur, l'organisation textuelle d'un événement principal (d'où les injonctions et évaluations scolaires du type : "ne pas se perdre dans les détails", "parler d'une chose à la fois", "ne pas sauter du coq à l'âne"...). Les ruptures faulknériennes opérées par rapport aux structures doxiques de la narration forcent la réflexion sur les principes de mise en cohérence langagière du monde social.

Faulkner met en évidence les structures temporelles qui sont souvent les nôtres dans la vie quotidienne. Il rend compte, par le travail sur la forme littéraire, de l'incessant passage (sans rupture ou transition formelle dans son écriture) d'un acte à un autre, d'un acte à une parole, d'une parole à un acte (ces actes et ces paroles se chevauchant et n'étant liés ensemble par aucun lien narratif), que nous opérons quotidiennement sur le mode du cela-va-de-soi. Mais en nous amenant à trouver bizarre son écriture, en dérangeant nos structures de perception, nos principes ordinaires de mise en cohérence des événements, il rend, du mêem coup, étrange la sensation naïve qui consiste à trouver normales, bien fondées, les fictions narratives que nous avons apprises, d'une certaine manière, à nous raconter à nous-mêmes sous l'effet socialisateur de l'école et au travers de nombreuses lectures. À travers la diffusion des structures narratives (mai aussi, plus loin dans le système scolaire, des structures dissertatives, argumentatives, thétoriques, logiques...), de ces principes de mise en cohérence ou de mise en forme du monde que l'école tente de garantir en sanctionnant ceux qui ne mettent pas les formes attendues, c'est d'une certaine manière l'ordre symbolique qui est maintenu.

Comme les récits oraux des enfants de milieux populaires, mais en un tout autre lieu de l'espace social et avec la légitimité littéraire en plus, Faulkner conteste les principes de cohérence narratifs qui sont passés dans l'ordre du "naturel", de l'évidence. Il fait apparaître ainsi le caractère artificiel, arbitraire, de ce qui habituellement pourtant tenu pour la manière de rendre "le réel même". Avec beaucoup de finesse et d'inventivité littéraires, Faulkner parvient à trouver des manières de dire autrement le cours du monde, à rendre étranger à nous-mêmes les structures doxiques narratives et à nous rappeler qu'entre l'ordre du "faire" et l'ordre du "récit de faire", l'écart est grand."

B. Lahire, extrait de "Logiques pratiques : le "faire" et le "dire sur le faire"", Recherche et Formation, n°27, 1998.

mercredi 15 mai 2013

Orthopédie III

La voix résonne dans la pièce qui, ordinairement, fait office de gymnase.

"Non mais tu en veux une ? Dis-le ! Dis-le !"

La minuscule professeur d'espagnol se tasse encore un peu. Les mandibules trahissent la peur. Les mains suintent la panique. C'est juste à la commissure des lèvres que le groupe peut voir les progrès de Madame Garcia : sous le palimpeste de l'effroi, comme de la colère. Mieux : de la révolte.

"Vous faites de grands pas ! De considérables progrès ! N'est-ce pas ?" entonne le psychanalyste qui anime les séances à l'adresse du groupe hétéroclite qui l'écoute dans un silence de cathédrale. La minuscule Madame Garcia esquisse un sourire qui glisse vers le soupir, puis lentement, de façon prévisible, hoquette doucement et libère de grosses larmes. Si on prend du recul et qu'on observe cette dame : tout petit visage, comme en porcelaine, posé sur des épaules moins larges qu'un cintre ; alors les larmes paraissent disproportionnées. Énormes, lentes, atteignant le menton, comme vrillé vers la gauche, et qui tremble à présent. Le tout, trempe mollement le foulard qu'elle ne porte que durant ces séances collectives. Machinalement, elle s'est recroquevillée sur sa chaise, son regard tourne, à l'affût de ce que l'air pourrait contenir de menaçant.

"On remercie Monsieur Berger pour sa convaincante prestation de mari violent". Franc sourire du psychanalyste. "Madame Garcia, que ressentez-vous à ce moment précis ?"

"Je sais pas. Je dirais que je me sens mieux que pendant les autres mises en situation. En même temps, je connais un peu Monsieur Berger, c'est lui, un homme charmant. Mon mari,... lui". Sévère, le psychanalyste la relance sur son immédiat ressenti, les images qui lui viennent spontanément.

"Ben... Je vois son oeil. C'est comme s'il n'y avait plus rien d'autre dans ses yeux qu'une fente verte dans un fond de rouge. Il titube déjà depuis quelques temps, alors j'ose à peine respirer. Il me guette. Il interprète le moindre froncement de sourcils. Généralement, la deuxième bouteille de Rojas est déjà bien entamée. Mais Monsieur boit vite. Il s'enthousiasme. Moi souvent, après les cours, je suis exténuée, faut les tenir les jeunes aujourd'hui, des classes de 25... et j'aime bien m'installer gentiment dans le Voltaire et puis regarder la télévision espagnole pour les informations. C'est souvent comme ça que ça commence. Il jette son exemplaire du Quichotte, pose ses mains sur le dos du fauteuil. Se penche sur moi et moi, je sens son haleine et quelques fois autour des lèvres c'est violet, parce qu'il s'est essuyé avec la manche de son gilet. Et il vitupère contre les âneries de la télévision, comment je peux regarder ça et que, de toutes façons, ma sœur me tiendra informée des événements. Quelques fois, il retourne dans le cabinet de lecture en maugréant, et alors ça m'est déjà arrivé de faire sous moi. Le soulagement, vous comprenez. Quelques fois, il reste. J'entends son pas ivre qui tourne autour de moi, et qui se cale sur sa respiration à lui. Parce que moi, je ne respire plus. Et ses yeux. Ses yeux... De la haine, il n'y a plus que ça. La fois où il m'a cassée la mâchoire..."

"Merci Madame Garcia mais l'heure tourne. Nous allons maintenant écouter Mademoiselle Rousseau nous dire où elle en est avec son obsession de la putréfaction".

Le monologue de Sonia



Vas-y dépêches toi, le chauffeur là ! T'étais déjà pas trop en avance à l'arrêt. Ah non ! J'ai eu peur mais je l'ai pas oubliée, comme l'autre fois, leur sale blouse moche. Hein, ils disent quoi dans la radio ? « Condamné pour racisme « anti-blancs » ». C'est bien une invention de blancs ce truc, justement. Comme par hasard. Je dis ça, je dis rien. Ça devient trop la merde dans ce pays, on dirait. Ce matin, d'ailleurs, tout est blanc aussi. Je sais pas pourquoi, mais je sens qu'elle va arriver en retard. Je vais encore me taper l'étage des archives, aux assurances, à moi toute seule.
« Et vous, avec le bandana ! Vous savez pas lire ou c'est pas écrit assez gros ? C'est interdit de mettre ses pieds sur les sièges ».
Oui, ben c'est bon, je les enlève, pleure pas. Vas-y, toi, arrête de me fixer comme ça dans ton rétro. Ça y est... Le vieux maboule me mate. Il te défrise mon bandana ? C'est la porte ouverte à toutes les burquas ou quoi ? Tu crois quoi, toi, attends. T'es complètement fêlé, tout le monde le sait par-ici. Toute la journée, tu fais des tours de bus avec ta carte. Tu montes. Tu descends. Tu remontes. Tu redescends. Mon père aussi, s'il pouvait le prendre, il en ferait des tours. Mais maintenant, c'est sur lui-même qu'il en fait des tours. Comme il est saoulant avec son nouveau fauteuil qui lui sert à rien. Quand l’échafaudage s'est brisé, son dos l'a été avec. Toi, le maboul, t'as l'air d'un miraculé mais t'as morflé là-dedans, pas vrai ? Laisse-tomber, tu m'énerve de trop. Tu crois que c'est moi les 12 à 15000 salafistes ? Ceux-là, il y a que la police qui les a vus. Moi, jamais je les ai vus. Je sais pas comment ils ont fait pour les compter. Je savais pas qu'on pouvait compter des choses qu'on peut pas voir, sauf des trucs dans un microscope, genre cellules cancéreuses on croirait. Comme si c'était pareil.

mardi 14 mai 2013

Orthopédie II



Moi, même si ça va être dur, je peux continuer. Lui, je ne sais pas, à le voir comme ça, les talons qui raclent, surveillé du coin de l'oeil par Francis, l'aide-soignant.

Ça fait déjà cinq minutes que Francis l'a posé là : je n'arrive toujours pas à voir s'il respire. Tous les mardis s'est la même ronde. Le week-end passé au plumard, dernière perfusion le lundi, pour préparer la semaine. Mardi, mercredi, jeudi, ils se remettent. Les électrochocs le vendredi. Les premiers jours, je ne voulais pas y croire et puis je me suis rendu à l'évidence : certains sont soignés par électro-chocs. C'est dans les sous-sols paraît-il. Ici, courent toutes sortes de bruits. Sur les médecins, les traitements, les infirmiers, les patients, les dérèglements, les façons d'y remédier qui sont relativement larges. Par exemple moi : "aboulie", traitement chimique simple. Mais moi, encore, ça va. Lui, là, il est bien dans les choux. Le concierge de profession, lequel un jour à vidé les ordures des locataires dans son propre logement, affirme qu'il est ici parce qu'il a trouvé sa femme pendue. Je crois qu'il le sait parce sa chambre juste au-dessus et que les capitons commencent à vieillir. Alors lui, typiquement, le traitement simplement chimique ne peut pas suffire. Il faut le choquer, dit-on. Je n'arrive pas à savoir combien sont traités ainsi. J'ai demandé au remplaçant d'avant, refus de me répondre. Ils sont bien gentils les toubibs mais faudrait quand même qu'ils cessent de se prendre pour le nombril du monde. Ils ont le plus petit doctorat existant - je parle des généralistes, hein - et ça exige quasiment de se faire appeler "docteur". Et nous, notre nom : "patients". Vous aviez déjà noté ? C'est ironique, hein ? Alors, je suis assez partisan de bousculer un peu tout ça. Comment ? "Schizophrène" ? Non : "aboulique". Oui, donc, passer des plombes à attendre après les toubibs, moi, nous, enfin un certain nombre ici, nous sommes d'avis que cela doit changer. Nous avons un responsable dans chaque aile qui recueille les doléances. Comment je ne peux pas dire que les psychiatres ont le plus petit doctorat ? Je vois que je suis tombé sur un esprit obtus... Moi, ça va. L'esprit, il se trouve que je l'ai large et que ça me permet les raisonnements par analogie. Parfaitement. A-NA-LO-GIE. Voulez vous un dictionnaire ? Je vous dis que je ne veux plus patienter. Quoi "la dame patiente bien, elle" ? Mais qu'elle patiente cette dame, qu'elle patiente. Mais ne vous en faites pas. Pour l'instant la queue est constituée de patients bien dociles. Docile du latin "docilis" : qui se laisse instruire. Sous prétexte de doctorats. Comme c'est pratique. Vous allez voir quand nous allons faire remonter les informations recueillis par nos responsables. Nous allons faire une QPC. Comment qu'est-ce que c'est ? Une Question Prioritaire de Constitutionnalité, voilà ce que c'est. L'analogie permet la vivacité. Le moindre contradicteur : en miettes. J'ai dit. Oui, donc, savez-vous combien de patients sont soignés par électrochocs ? Comment avec moi ça fera un de plus ? Mais, je ne vous permets pas ! Avalez votre traitement de vache et puis sortez de la queue. Mais j'aperçois là-bas le responsable de l'aile C. Ce visage tuméfié qu'il a. L'autre est revenu et quand l'autre revient, il lui faut l'expulser, le faire sortir. Je suis d'accord avec lui, contre le mur, c'est ce qu'il y a de plus garanti pour une expulsion dans les plus brefs. Comme d'ailleurs on fait des squatteurs intempestifs. Analogie, toujours. Vous voyez ? À tous les coups. Oui, donc, l'autre est revenu ? Non, pas le vieux et ses deux TS, l'autre. L'autre.

Mon vieux Louis


Mon vieux Louis,




J'ai tellement de choses à te dire. Aussi, tu me rendrais un immense service si tu pouvais fermer, le temps de cette bafouille, ta trop fameuse grande gueule.

D'abord, t'exprimer ma reconnaissance pour m'avoir quasi sauvé la vie quand j'avais 20 ans, époque où j'étais pas trop jouasse de la vie. Enfin tes bouquins plus précisément. Mais pas n'importe lesquels, comme tu t'en doutes.

Je t'ai lu bien trop jeune, ne sachant pas tout sur ton compte. Dans ma famille, on lit peu. Les copains étaient occupés à fumer des joints, à boire de la bière chaude, à draguer les filles. On m'avait dit que si tu sentais le souffre, c'est parce que tu avais dénoncé la boucherie de 14. Je te vois sourire. C'est rare. Mais c'est pas le même sourire que sur la photo que j'aie sous les yeux, juste là. Une des rares où tu souris franchement. Y a Toto qui suce ton stylo. Y a tes mains. T'as des mains magnifiques, Louis. Celles qui t'ont servies à "scribouiller" tes feuillets. Parfois si beaux. Parfois si dégueulasses. Fais pas ta tronche de p'tit vieux chétif qui ne comprend plus, qui s'inquiète à cause des chiens qui gueulenten direction du bas-Meudon. S'il te plaît, pas à moi.

Je reprends. Avoir 20 ans, ça peut être terrible. Comme le dit Nizan. Oui, celui-là même qui t'avait bien sondé en 1932. Oui, je sais que tu te torches avec, Louis.

Mais pas autant que Kaminski, au moment décisif, sale enfoiré. Remarque, t'en as fais rigoler plus d'un. Que des mots, disaient-ils. Encore aujourd'hui, y en a beaucoup qui déconnent à ton sujet, qui racontent tout et son contraire. Le Gênie versus l'immônde salaud. Avoir 20 ans, donc, pour moi, c'était pas le meilleur augure pour entrer dans la vie. Je venais de perdre mon père. C'est à la faveur d'une prof de lettres admirable, qui a encore parlé, surtout, de ta dénonciation de la guerre, que j'ai ouvert le Voyage. Y avait pas de buisson, mais ta voix est tombée sur moi. LA voix. Direct en plein dans mes dispositions d'esprit assombries. "Au nerf", comme tu dis. Ébahi, j'admire ton métro qui passe à toute berzingue, n'ayant jamais soupçonné qu'une telle machine puisse exister. Oh, j'avais bien vu d'autres machines, mais des plus lentes, des plus alambiquées. D'autres voix. Aigrelettes, scolairement imposées, dûment sanctionnées, des types qui se confessent, des romans nouveaux. La tienne de voix, elle m'a assise dans un de tes wagons. Encore merci. La guerre, l'Amérique, la cité dans la gadoue, peuplée de bras cassés. Toutes et tous admirablement rendu-e-s, au sens propre : Robinson, Molly, les Henrouille, Bébert. Après, il y aura Sabayot, Courtial, tes pauvres parents (ce que tu peux être raclure) dans le Passage. Je crois que je ne quitterai jamais ce wagon.

Et puis, j'ai eu envie de mieux te connaître, toi, capable d'une si belle empathie. D'une compassion si profonde. Pas Bardamu. Non, te connaître toi, Louis. J'ai pas été déçu. « Antisémite, antisémite », je me disais, « à cette époque-là, pas de quoi fouetter un chat ». Y a qu'à voir les tirages faramineux de la littérature antisémite - plus de quarante éditions de Bagatelles. « J'aurais dû me taire », dis-tu. Je crois aussi. Mais dans ta sale caboche vicieuse, peut-être un peu vexé que les grèves t'aient gâchées la sortie de ton Mort à crédit, tu t'es vu en suprême vizir publiciste clairvoyant...

« Suprême vizir ». Encore une fois, tu m'as bien roulé. Suprême raciste, version scientifique, la pire engeance. L'essentiel rouage. Kaminski entre autres, vrai lecteur attentif. À chaque « pamphlet », à chaque diarrhée épistolaire (le « Parlement Vercingétorix » à Je suis partout, entre autres), tu épouses un peu plus le Reich. L'autre jour, j'écoutais Brami évoquant une description de Saint-Pétersbourg dans Bagatelles qui, selon lui, serait digne de figurer dans les anthologies. J'ai cherché, feuilleté... Mais au bout de trois ou quatre minutes, j'ai cessé. Ce n'était pas possible. C'est loin d'être un délire fiévreux ton truc. C'est même plutôt bien pensé ; la preuve : tu es encore l'une des seules ressources intellectuelles de l'actuelle extrême-droite. De la rhétorique propagandiste de premier plan. Chapeau l'artîîste...

Et puisque je te tiens, saches que je te plains pas pour le très relatif mauvais sort littéraire dans lequel on t'a tenu à l'immédiate après-guerre. Tu pouvais t'habiller clodo, traiter Gaston de rat, vitupérer, slalomer entre les cercueils que t'as pas dû manquer de recevoir dans ta boîte aux lettres, rien n'efface le Professeur Y. (pourquoi "Y", Louis, hein ?), les preuves de la non-existence des camps que tu as cherché auprès de tes amis SS. Et Môsieur le grand écrivain reçoit la télévision chez lui, répond aux interviews, se fait photographier honni et miséreux, jusqu'à Paris-match... Cette blague. T'as bien profité, hein ? Parce que le peloton, que tu avais bien cherché, il est pas passé loin.

Je sais. Tu as fait de la prison. Mais à un bien suave régime : l'infirmerie, souvent. C'est d'ailleurs là-bas que tu écriras Féerie, un de tes plus grands sommets. Tu espérais « crever le plafond une seconde fois » avec. Dans le cul, Louis, qu'il t'aurait dit Gen Paul ! Et puis les trois premiers mois d'exploitation de D'un château l'autre, ce sera seulement 5000 exemplaires atteints à grand' peine. Je conçois que tu sois un peu amer quand de nos jours, pour certains, c'est 300 000 à chaque coup, et des qui te trouvent « surfait, maniéré » : le culot des labradors qui se donnent des airs de dépressif.

Mais est-ce si injuste quand toi-même tu concèdes du bout des lèvres que Proust était « doué » (enfin surtout pédé, hein ?) ? Quand tu n'auras pas un mot pour Joyce (tout juste un geste de la main dédaigneux à Burroughs et Ginsberg qui t'interrogent, pétris d'admiration), pour Faulkner, pour Beckett ? Oh, n'ouvre pas la bouche ! Je sais que si pas authentiquement certifié français, ça t'intéresse pas. Parce que toi, tu crois que tu écrivais en français ? Je me permets, moi qui ne suis rien, de nuancer, même si je sais que ça a jamais été ton truc, la nuance. Je dirais : tu écrivais avec du français.

Je m'en doutais : tu t'en fous.

Moi, je ne m'en fous pas. Peut-être que je devrais me faire une raison. Cesser de regretter que jusqu'au bout, jusqu'à Rigodon, tu t'étais trouvé une nouvelle marotte : le péril jaune...

Tu me fatigues, Louis. J'ai encore tant de choses à te dire (parler de lecture, des fausses gloires de l'écriture, que tu me racontes Bébert et Bessy, même Siegmaringen je crois, et puis St Malo) mais là, je ne peux plus. Ne m'en veux pas, mais si tu étais devant moi, je ne sais pas si je te prendrais dans mes bras ou si je te cracherais dessus. Tout cela est puéril.

PS : Je laisse les fautes, ça te fera les yeux.




lundi 13 mai 2013

"Sollers tel quel"


  P. Bourdieu



 Libération, 27 janvier 1995. Repris dans Contre-feux, Raisons d'Agir, 1998


"Sollers tel quel, tel qu'en lui-même, enfin. Étrange plaisir spinoziste de la vérité qui se révèle, de la nécessité qui s'accomplit, dans l'aveu d'un titre, "Balladur tel quel", condensé à haute densité symbolique, presque trop beau pour être vari, de toute une trajectoire : de Tel quel à Balladur, de l'avant-garde littéraire (et politique) en simili à l'arrière-garde politique authentique.

Rien de si grave diront les plus avertis ; ceux qui savent, et depuis longtemps, que ce que Sollers a jeté aux pieds du candidat-président (...) ce n'est pas la littérature, moins encore l'avant-garde, mais le simulacre de la littérature, et de l'avant-garde. Mais ce faux-semblant est bien fait pour tromper les vrais destinataires de son discours, tous ceux qu'il entend flatter, en courtisan cynique, Balladuriens et Enarques balladurophiles, frottés de culture Sciences-Po pour dissertation en deux points et dîners d'ambassade ; et aussi tous les maîtres du faire-semblant, qui furent regroupés (...) autour de Tel Quel : faire semblant d'être écrivain, ou philosophe, ou linguiste, ou tout cela à la fois (...) Quand, comme dans l'histoire drôle, on connaît l'air de la culture, mais pas les paroles, quand on sait seulement mimer les gestes du grand écrivain, et même faire régner un moment la terreur dans les lettres. Ainsi, dans la mesure où il parvient à imposer son imposture, le Tartuffe sans scrupules de la religion de l'art bafoue, humilie, piétine, en le jetant aux pieds du pouvoir le plus bas (...) tout l'héritage de deux siècles de lutte pour l'autonomie du microcosme littéraire; et il prostitue avec lui tous les auteurs, souvent héroïques, dont il se réclame dans sa charge de recenseur littéraire pour journaux et revues semi-officiels, Voltaire, Proust ou Joyce.

(...) Instituer en règle de vie le "anything goes" post-moderne, et s'autoriser à jouer simultanément ou successivement sur tous les tableaux, c'est se donner le moyen de "tout avoir et rien payer", la critique de la société du spectacle et le vedettariat médiatique, le culte de Sade et la révérence pour Jean-Paul II, les professions de foi révolutionnaires et la défense de l'orthographe, le sacre de l'écrivain et le massacre de la littérature (je pense à Femmes).

Celui qui se présente et se vit comme une incarnation de la liberté a toujours flotté, comme simple limaille, au gré des forces du champ. Précédé, et autorisé par tous les glissements politiques de l'ère Mitterrand, qui pourrait avoir été à la politique, et plus précisément au socialisme, ce que Sollers a été à la littérature, et plus précisément à l'avant-garde, il a été porté par toutes les illusions et toutes les désillusions politiques et littéraires du temps.

(...) Ses interventions publiques, innombrables, sont autant d'exaltations de l'inconstance ou, plus exactement, de la double inconstance, - bien faite pour renforcer la vision bourgeoise des révoltes artistes -, celle qui, par un double demi-tour, une double demie-révolution, reconduit au point de départ, aux impatiences empressées du jeune bourgeois provincial, pour qui Mauriac et Aragon écrivaient des préfaces."

L'Esprit des Pédoncules





Comment Éric Naulleau en est-il arrivé là ?

Telle est la question que nous nous posons dès que nous l'entendons jouer son propre rôle de soi-disant empaleur, rôle qu'il semble persuadé de tenir excellemment. 

Quel mérite peut-il y avoir à tourner en ridicule les (médiocres) fascicules griffonnés par tel(le) ou tel(le) comédien(ne) ? À éreinter tel scénario cousu de fil blanc devant un (encore) médiocre metteur en scène qui se défend comme il peut...  et souvent en hurlant au fascisme, dans les habits éculés d'un libéralisme culturel ? Tout y passe : procureur, stalinien, khmer rouge etc...

Comment un esprit subtil et doté d'une si remarquable plume de pamphlétaire, que nous lisions avec grand plaisir peut-il s'adonner à de si minables cachetons, télévisés ou radiophoniques ? Pour payer son loyer, nous a dit son ancien acolyte P. Jourde. Certes. Nous connaissons tous des bas.

Mais Le Naulleau - privé de son Jourde, donc, lequel est dorénavant préoccupé par la "talibanisation" (sic) de nos sociétés ; le pamphlétaire se fait aussi sociologue ou historien, ça dépend des jours - était-il néanmoins si contraint qu'il ne lui restait plus que la possibilité, tous les samedi soirs de la création et pendant des années, que de s'asseoir à côté d'un des réactionnaires (restons corrects) les plus notoires et les plus enragés de ses quinze dernières années (qui a par ailleurs été membre du jury de l'ENA...) ? L'esprit leur a tant tourné que les deux comparses ont monté un gang de façon autonome...

Sévissant dorénavant seul, Le Naulleau est omniprésent, jusqu'aux très progressistes "Grandes Gueules" qui nous régalent chaque jour de leurs savoureuses trouvailles langagières.

Encore, il nous a récemment édifié en émettant cette brillante révélation culturelle, en sus inédite, ô joie, puisque ne figurant pas dans le très précieux et indispensable volume compilant ses interventions radiophoniques :

Suspense... roulements de tambours... 

A-t-il découvert un romancier injustement tenu dans l'ombre ? 

Un manuscrit inédit de Pirandello dont l'existence n'était pas même pas soupçonnée par les plus éminents spécialistes ? 

Rien de tout cela. L'ancien éditeur-pamphlétaire indépendant, devenu chroniqueur multi-cartes, c'est-à dire passeur de plats, n'est bien-sûr jamais où on l'attend :

"La télé-réalité, c'est de la merde !" (en résumé).

Voilà.

Il fallait le dire et nous sommes conscients de la dose de courage que cela exige.

Remercions Éric Naulleau qui, en phare du bon goût et toujours à la pointe de l'avant-garde, comme nous le voyons, nous dispense toujours de si belles leçons de culture. Lesquelles avouons-le, ne manquent jamais de romanesque.

Merci, Monsieur Naulleau.



mercredi 8 mai 2013

Debout la mort


En bas, j'entends papa qui va mettre la poubelle à la rue. Il met son pull du dehors, compte dans sa poche le nombre de cigarettes qu'il lui reste. J'aime ses grands yeux noirs. C'est comme s'il se regardait tout au fond de lui. Quand il est comme ça et qu'on l'appelle, il a cette façon inquiète de relever ses sourcils, un peu comme si on lui rallumait la lumière et qu'un d'un coup, il se souvenait des choses qui l'entourent. Dans la famille, tout le monde dit qu'on a les mêmes yeux. Les leurs, ils sont tous bleus. Ceux de mamie, en plus d'être bleus, ils avaient par en-dessous comme le fond rose quand elle était en colère. Souvent, dans le temps d'avant la fin, une lueur de supplique les animait. Elle était sur son lit, au sous-sol. Son regard glissait sur tout et puis, subitement, avec toute sa force de très vieille femme, comme ça, prise en tenaille par ses énormes escarres, elle me fixait.

samedi 4 mai 2013

Tripalium

Mathilde se présenta devant la porte du bureau des assurances, bâtiment typique des années soixante-dix posé là, comme une énorme verrue autour de laquelle avaient éclosent de plus petites. Puis, plus loin d'autres verrues, toujours. Les unes sur les autres, décalque peu baisant s'offrant aux regards souvent fuyants des visiteurs plus ou moins précis de cette cité administrative. Mais, au milieu de ce matin naissant, tenaillé entre par la grande masse noire de la nuit et le blanc du givre  se maintenant et allant partout s'étendre, avec son inclinaison à quarante cinq degrés qui abritait le hall d’accueil, le bâtiment évoquait cette fois, à l'œil attentif, un énorme brise-glace. D'une indifférence et d'une patience absolues. Tout entier occupé à faire craquer l'obscurité avec pour seul auxiliaire la petite lueur qui crachotait depuis le bureau du veilleur de nuit, et lequel apercevant Mathilde, appuya sur le bouton. Les deux parois de verre s'ouvrirent dans un chuintement caoutchouteux et elle entra.
Le vieux veilleur se leva et lui sourit. Il s'étira brièvement puis caressa le sommet de la tête du berger allemand - race peu à peu gommée de nos rues mais persistante dans ce milieu professionnel - qui le suivait toujours comme son ombre,  puis éteignit sa télévision à peine plus grosse qu'un poing de boxeur. Il déposa un gobelet fumant sur un coin du bureau d'accueil.
« Avec un sucre, c'est bien ça ? Allez d'abord badgez, va. Je suis une vraie tombe, vous inquiétez pas pour ça ». L'ancien militaire semblait désireux de rompre lui aussi l'enchaînement des heures silencieuses, entrecoupé seulement par les jappements de curiosité du chien.
« On s'est encore bien baladé dans tous les étages avec Sultan, c'est pas vrai ? Ce chien, il passerait sa vie à gambader dans les bureaux. Moi, j'aime pas trop ça, les bureaux. Mais Madame, que voulez-vous, je suis où on m'a mis ».
Mathilde attendit que le café refroidisse sinon la langue allait aussi brûler en plus des mains. Le veilleur s'enhardit dans la conversation en voyant que Mathilde demeurait là, prête à l'écouter.
« Je voyais tout à l'heure un reportage. Il paraît, Madame, que les cadres supérieurs constituent une profession démoralisée ! Vous avez bien entendu : ces messieurs-dames, des professions intellectuelles et supérieures... d'après ce que j'ai compris, ça concerne aussi les enseignants, mais eux, ils ont l'air moins supérieurs, si j'ai bien suivi... parce que c'était pendant le ventre mou de la nuit, celui où je m'évade un peu et que je repense aux tropiques, où j'ai été dans ma carrière de militaire... Bref, ces messieurs-dames des professions supérieures ont le moral dans les chaussettes ! Et le sociologue, c'était un sociologue qui était interrogé, et j'aime bien les écouter moi ces gens-là, même si des fois ils ont l'air dans la lune, vraiment, et bien ce monsieur, qui est Professeur des universités, vous dire un peu l'érudition, il disait que c'était pas près de s'arranger pour ces messieurs-dames. À cause, entre autres, de l'organisation du travail qui faisait qu'ils ramenaient de plus en plus de travail à la maison, et puis que, forcément, ça restait tout le temps plus ou moins dans un coin de leur tête. Et que, dans le futur, ben ça n'était pas sans produire des effets sur l'organisation de la famille, de l'éducation des enfants, même sur les loisirs. « Produire des effets », vous trouvez pas que c'est judicieux comme expression ? ».
Mathilde but le fond du gobelet et tenta de lui sourire.
« Moi, il y a qu'une chose qui m'a chagriné. C'est que je me suis dit en moi-même, en cherchant bien : et toi, es-tu démoralisé ? Et vous, madame ? Et votre jeune collègue, là, qu'est pas très gracieuse ? Elle, à coup sûr, elle doit souvent être démoralisée. Moi, vous, elle : on est nous aussi démoralisés, tout pareil. Mais ça, le Professeur, il en a pas parlé, comme s'il se tenait au bord du problème. Parce que moi, je vais jusqu'au bout et je dis, j'affirme, j'endosse même : moi, vous, elle et tant d'autres, nous sommes, par ricochet je dirais, les professions inférieures, les invisibles, ceux de la nuit, qui œuvrent loin des regards, discrets et polis. Mais sérieux, consciencieux au possible, tout pareil que ces messieurs-dames. Mais le monde s'en fout de notre pauvre condition de pas visibles. On est sur le pont, moral ou pas, pendant qu'ils roupillent encore, que bientôt ils s'étireront mollement, en pensant à leur profession supérieure. Peut-être même qu'ils en on fait des cauchemars, qui sait ? Et nous, quand ils arrivent, on n'est déjà plus là. Tenez, moi j'en fait encore des cauchemars, il y a toujours l'Afrique dedans. Parce que j'y ai été, quand j'étais militaire. Bref, tout ça pour vous dire, madame, que notre moral à nous, ça préoccupe que nous-mêmes. Le reste du monde s'en fout. Surtout là-haut, dans les bureaux, les ministères, les parties. Un mot encore, et je vous laisse travailler... mais tout ça c'est parce que je suis seul des nuits entières, à guetter pas grand chose, et que j'ai personne à qui parler pendant que je pense à tout ça. Te vexe-pas Sultan ! Alors, ça me fait comme des mots plein la bouche mais qui sont retenus. Alors, le premier qui passe par là, il y a droit ».
Il se mit à fixer à Mathilde avec un peu plus d'intensité. D'un signe de tête, elle l'engagea à poursuivre. Il se mit presque à chuchoter :
« Je parle moins fort parce que votre collègue va pas trop tarder. Dîtes, elle vous aurait pas parler de moi, par hasard ?
- Sonia ? Non, elle m'a pas parlé de vous...
- Parce que je crois que Sonia, je l'ai fâchée. L'autre matin, quand vous étiez en retard, je lui ai demandé de quelle génération elle était. Parce que voyez-vous, c'est toujours intéressant de mieux connaître l'origine des gens, souvent on les comprend bien mieux, quand on sait. Parce que moi, l'armée, les voyages, mes différents métiers qu'étaient plus ou moins comme des postes d'observation, je dirais, de la société, enfin bref, ça m'a développé la curiosité à cet égard-là. Mais votre collègue, vous savez comme elle fait, avec son regard de mitraillette... Et bien, elle s'est mise drôlement en colère et elle ne m'adresse plus la parole depuis. Moi, je suis sûr qu'elle est démoralisée aussi et que là d'où elle vient, et bien je crois que ça la démoralise encore plus. Bon, l'heure tourne, et le travail il se fait pas tout seul ! Je vous allume les bureaux ».
Mathilde se dirigea vers le cagibi aux produits, accompagnée par l'enjoué sautillement des griffes de Sultan sur le sol, qui signalait ainsi le début de l'étrange ballet auquel elle allait bientôt se livrer. Elle sentit sur elle le regard appuyé du veilleur qui la déshabillait par-derrière, qui fit mine de surveiller le chien quand elle se retourna. Il tenta de dissiper le malaise en agitant brièvement la main.

jeudi 2 mai 2013

Orthopédie



« On choisit ou non de monter sur une planche savonneuse ».

La voix lui parvenait de loin. Pourtant, le corps d'où elle partait était juste là : à deux bras de sa jambe droite, qu'il avait repliée sur la gauche. Il sentait bien ces absences-là le happer, aurait voulu revenir. Rien n'y faisait, dans le tourbillon des choses seule la bouche était fixe. La dernière bouée qui le maintenait au réel. La fixer plus fort pour peut-être ré-entendre. Ré-entendre pour raccrocher le wagon des heures, avec ses mesures si arbitraires. Ces derniers temps, le train des choses passait près de lui sans s'arrêter, l'arrimant toujours au quai de ce souvenir. Il parvenait à entendre cependant, l'absurde raisonnement tenu par ce remplaçant. Le troisième. Le médecin originel avait été éborgné par une balle de golf. Il avait encore oublié comment il était arrivé ici. Quitte la bouche des yeux, se disait-il, tu te rappellera. Mais c'était de cela dont justement, il s'agissait : ne pas se rappeler. Planche savonneuse. Une ombre mouvante sur le mur du fond. Sa vue se brouille. Il se saisit du mouchoir en papier, sent qu'on le saisit. Combien sont-ils ?

Il y a plus de cachets que d'habitude. Grosse paume les lui enfourne dans la bouche tandis que Gros bras lui maintient la mâchoire ouverte et les mains dans le dos.

Le couloir au néon éclairé, sans fenêtre. Les portes épaisses, et derrière elles des hurlements étouffés. Il reconnaît Muriel. C'est elle qui est chargée de contrôler les volts. Francis, lui, c'est le préposé aux sangles. Les deux ont un voile comme de tendresse qui passe dans leurs yeux professionnels.

« Vous êtes encore monté sur la planche savonneuse, Monsieur le veuf ».

Il avoua que oui. Il s'était souvenu juste une seconde la raison de son séjour. Avait vu les images. Des bribes de couleurs violentes venait prendre l'ombre mouvante. Sombre décalque du corps mort d'Armelle, se balançant au bout de draps qu'elle avait noué ensemble. Au-dessus du landau où se trouvait le nouveau-né. La douleur au thorax a alors tout recouvert de rouge.