jeudi 30 janvier 2014

Dissémination de janvier : "nous voyons parce que nous entendons".



Ce mois-ci, c'est Serge Bonnery, auteur du remarquable blog L'Épervier incassable (on recommande fortement la lecture de ses séries à la fois plaisantes et très érudites sur Claude Simon ou encore sur Proust, notamment), qui est à l'initiative de la Dissémination mensuelle de la web-asso des auteurs, rendez-vous désormais bien ancré dans le web littéraire.
Le thème proposé par le camarade Serge concerne le texte et l'image. Nous avons déjà dit notre profonde inculture en matière d'iconographie(s). Aussi, et l'on s'en excuse auprès de lui, si nous traitons bien du thème, c'est « par la bande ». L'image, c'est aussi celle que véhicule le texte à sa lecture et qui permet aux récepteurs de se l'approprier, plus ou moins directement, plus ou moins aisément, et le clarté d'expression, la précision et la force d'évocation de l'auteur y sont évidemment pour beaucoup.


Mais comment s'y prend réellement un auteur pour « faire voir » son texte à ses lecteurs, incarner ses très nombreux personnages quand il est souvent noté par les nombreux commentateurs de l’œuvre qu'il est, a posteriori, pratiquement impossible d'en reconstituer avec précision. Le fil de l'intrigue est soumis à un presque barbare enchevêtrement de rebondissements, à de détours improbables qui sont autant d'occasions pour l'auteur de faire surgir des figures mémorables – mais qui n'occupent qu'une place résiduelle dans l'économie du récit - , à une succession de scènes puissantes qui donnent à lire un pathos relayé par tous les protagonistes et où les dialogues abordent des thèmes lourds, obsédants et au sujet desquels chacun à son mot à dire.
Le flou des images produites est encore renforcé par la quasi-absence des descriptions physiques.
Et pourtant, l'auteur en question est un grand producteur d'images mentales durables, et souvent inoubliables pour le lecteur qui accepte d'être ainsi maltraité. Mais comment fait-il ?
Celui qui nous met sur la bonne piste est Zweig : « chez Dostoïevski nous voyons parce que nous entendons […] dans les effluves du mots, dans la fumée de hachisch de la parole, l'individu prends corps peu à peu […] Dès que ses personnages parlent, notre imagination les voit, leurs discours nous hypnotisent et nous transforme nous aussi en visionnaires. » (Trois maîtres. Balzac, Dickens, Dostoïevski. 1951).
Pour creuser cette piste, il nous faut maintenant aller chercher du côté de Bakhtine et de sa Poétique de Dostoïevski (1929, et 1970 pour la remarquable traduction française d'Isabelle Kolitcheff qui suit). En effet, de quoi sont faits « les effluves », « la fumée » qui pourtant forment mots et finissent par faire images ?

Selon Bakhtine, Maître Fédor s'est attelé à forger « la représentation artistique de l'idée » :
« L'idée, telle que la voyait le peintre Dostoïevski, n'est pas une formation subjective individuelle et psychologique, avec une « résidence fixe » dans la tête de l'homme ; elle est interindividuelle et intersubjective ; elle « est » non pas dans la conscience individuelle, mais dans la communication dialogique entre les consciences. L'idée est un événement vivant qui se déroule au point de rencontre dialogique entre deux ou plusieurs rencontres. Prise ainsi ; elle est semblable au mot avec lequel elle forme une unité dialectique. Comme le mot, elle demande à être entendue et comprise par d'autres voix, à recevoir des répliques sous différents angles. Comme le mot, l'idée est dialogique par nature, le monologue n'étant qu'une forme d'expression compositionnelle et conventionnelle, engendrée par le monologisme idéologique (les personnages n'exprime seulement que les idées de l'auteur).
Or Dostoïevski voyait et peignait l'idée précisément comme un événement vivant, se déroulant entre plusieurs voix-consciences. C'est cette découverte artistique de la nature dialogique de l'idée, de la conscience, et de tout ce qui dans la vie humaine est éclairé par la conscience qui fit de lui un grand peintre de l'idée.
Dostoïevski n'exprime jamais sous une forme monologique des idées toutes faites, mais ne décrit pas davantage leur devenir psychologique dans une seule conscience individuelle, car, dans l'un comme dans l'autre cas, les idées cesseraient d'être des images vivantes (c'est nous qui soulignons).
Rappelons par exemple le premier monologue intérieur de Raskolnikov […] Il n'y a là aucun devenir devenir psychologique de l'idée dans une seule conscience fermée. Au contraire, la conscience solitaire de Raskolnikov devient une arène où s'affrontent les voix d'autrui ; les événements des jours écoulés (la lettre à sa mère, la rencontre avec Marmeladov) imprègne fortement son âme, et prennent la forme d'un dialogue tendu avec des interlocuteurs absents (sa sœur, sa mère, Sonia, etc.), et c'est dans ce dialogue qu'il tente de « résoudre sa pensée ».
Avant le début de l'action décrite par le roman, Raskolnikov avait publié dans un journal un article sur le fondement théorique de son idée. Dostoïevski ne représente nulle part cet article sous une forme monologique. Nous faisons connaissance pour la première fois avec son contenu, et, par conséquent, avec l'idée fondamentale de Raskolnikov, dans sa conversation angoissée avec Porphyre [….]. C'est Porphyre qui ouvre le feu en exposant l'article d'une manière volontairement exagérée et provocante. Son mot, intérieurement dialogisé, est sans cesse coupé par des questions à Raskolnikov et les répliques de celui-ci. Ensuite, c'est Raskolnikov qui formule lui-même son idée, alors que Porphyre l'interrompt par des questions et des remarques provocantes. Les paroles de Raskolnikov sont pénétrées d'une polémique intérieure avec le point de vue de Porphyre ou de ses semblables […]. En fin de compte, l'idée de Raskolnikov nous apparaît dans la zone interindividuelle où se combattent âprement plusieurs consciences, et, par ailleurs, le côté théorique de l'idée se combine étroitement avec les dernières positions prises dans la vie par les protagonistes du dialogue.
L'idée de Raskolnikov dévoile dans ce dialogue ses différentes facettes, nuances, possibilités, elle établit des relations diverses avec d'autres prises de position. En perdant son achèvement monologique, abstrait et théorique, suffisant à une seule conscience, l'idée acquiert une complexité contradictoire et une multiplicité d'aspects qui en font une idée-force, naissant, vivant, et agissant dans le grand dialogue de l'époque dostoïevskienne et répondant aux idées similaires des époques antérieures. C'est cela, l'image de l'idée.
[…] Rappelons également l'idée d'Ivan Karamazov, du « tout est permis » si l'âme n'est pas immortelle. Quelle vie dialogique intense mène cette idée au long du roman, quelles voix hétérogènes la reprennent, quels contacts dialogiques inattendus elle provoque !
À ces deux idées (celle de Raskolnikov et celle d'Ivan Karamazov) se mêlent les reflets d'autres idées, de même qu'en peinture une couleur perd sa pureté abstraite par la réflexion de tons environnants, mais en revanche acquiert une vie hautement artistique. »




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