dimanche 18 août 2013

Calvaire




D'ici
Et de sitôt
Le calvaire de 
Locqmaria (la Petite)
Offre son flanc
Graniteux
Aux caprices ventus
Formant un Opaque miroir
À l'épaisse
(Cadavérique)
Brume posée en grappes de linceuil
Et qui, vive comme le chagrin,
Va rejoindre sa
Jumelle en carrière tout autour
Du lavoir disposée
Dont l'eau claire -
Comme la peine apesantie, aux cœurs agrippée - fait fermer
Leurs paupières aux lavandières
Saint-Antoine en
Bandoulière
Aux si lents mouvements
Qu'elles-aussi
Lissées par les larmes
La rudesse et 
La cherté
De l'existence par ici


À mille lieux de cette ville dangereuse
Où se forment déjà de violentes factions
Et que, si lourds de perte
L'on ira agonir à Notre-Dame de la Haine
Pour tenter de s'illusionner sur le fait
D'être bientôt en mesure de revenir
Pareil à l'écume, légère à la surface du flot
Et qui souvent s'accroche
En dansant
sur le flanc
Graniteux
Du calvaire de Locqmaria (la Petite)
Et qui, d'autres fois, musarde
Sur des lèvres
Par l'espérance animées

Saint-Antoine
Au goût de sel

mercredi 26 juin 2013

Les femmes de droite d'Andréa Dworkin


 Les femmes de droite d'Andréa Dworkin



" Marylin Monroe a écrit, peu avant sa mort (...) : "De quoi ai-je peur ? Pourquoi ai-je si peur ? Est-ce que je pense que je suis incapable de jouer ? Je sais que je suis capable mais j'ai peur. J'ai peur et je ne devrais pas et je dois pas."
L'actrice est la seule femme investie par la culture d'un pouvoir d'agir. Lorsqu'elle joue bien, c'est-à-dire lorsqu'elle convainc les hommes qui contrôlent les images et l'argent qu'elle peut être réduite à la mode sexuelle de l'heure, accessible au mâle selon ses conditions à lui, elle est payée et acclamée. Son jeu doit être imitatif, non créatif ; il doit être rigidement conformiste, plutôt qu'une occasion de récréation et d'innovation. L'actrice est la marionnette de chair, de sang et de fard qui joue comme si elle était une femme qui agit. Monroe, la poupée sexuelle accomplie, a le pouvoir de jouer mais elle a peur de jouer, peut-être parce qu'aucun effort de sa part, si inspiré soit-il, ne peut convaincre l'actrice elle-même que sa vie de femme idéale est autre chose qu'une forme effroyable d'agonie. Elle s'est accroché un sourire, elle a posé, simulé, eu des liaisons avec des hommes célèbres et puissants. Une de ses amies a dit qu'elle avait eu tellement d'avortements illégaux bâclés que ses organes étaient gravement mutilés. Elle est morte seule, agissant peut-être en son nom pour la première fois. On imagine que la mort engourdit la douleur que les barbituriques et l'alcool ne peuvent atteindre.
La mort prématurée de Monroe a soulevé une question obsédante pour les hommes qui étaient, dans leur fantasme, ses amants, pour les hommes qui s'étaient masturbés à même ces images d'exquise conformité féminine : était-il possible que pendant tout ce temps elle n'ait pas aimé ça - le Ça qu'ils lui avaient fait des millions de fois ? Ces sourires avaient-ils été des masques recouvrant désespoir et rage ? Quel danger avaient-ils dès lors couru de se détrompés, si fragiles et vulnérables dans leur ravissement masturbatoire, comme si elle avait pu bondir des photos de ce qui était maintenant un cadavre et prendre la revanche qu'ils savaient méritée. 
Surgit alors cet impératif masculin : il ne fallait pas que la mort de Monroe ait été un suicide. Norman Mailer, rédempteur du privilège et de la firté mâles sur plusieurs fronts, releva le défi en échafaudant une théorie : Monroe avait peut-être été victime du FBI, ou de la CIA, ou de quiconque avait tué les Kennedy, parce qu'elle avait été la maîtresse de l'un d'eux ou des deux. L'idée d'une conspiration s'avérait réjouissante et réconfortante pour ceux qui avaient voulu lui rentrer dedans jusqu'à ce qu'elle en crève, la mort d'une femme et sa jouissance étant synonymes dans l'univers de la métaphore masculine. Mais ils ne la voulaient pas morte si tôt, pas vraiment morte, pas tant que l'illusion de son invitation généreuse était aussi convaincante. En fait, ses amant de chair et de fantasme l'avaient baisée à mort et son suicide apparent s'imposait à la fois comme accusation et comme réponse : non, Marilyn Monroe, la femme sexuelle idéale, n'avait pas aimé ça". (p.27, 28)


Nous devons aux éditions du remue-ménage la première traduction française (30 ans après sa parution aux États-Unis ! Saluons d'ailleurs le remarquable travail de M. Dufresne et M. Briand) de ce magnifique ouvrage d'Andréa Dworkin, disparue en 2005 : Les femmes de droite.

Christine Delphy, dans sa préface, aussi limpide qu'acérée, que l'on lira avec grand profit (comme toujours), nous renseigne sur qui sont ces femmes de droite  : "Dworkin dresse le tableau d'une domination absolue, d'une volonté masculine implacable d'éliminer les femmes de la catégorie des personnes non seulement dans la vie sociale en général, mais aussi dans la propre tête des dominées, si bien que certaines femmes ne tentent même pas de lutter et de plus considèrent qui le font comme leurs ennemies."

Ces "femmes, qui ne sont en rien minoritaires, choisissent pour elles-mêmes et recommandent aux autres d'adopter un rôle et une place traditionnels" et "les dépeint comme des femmes lucides, qui estiment qu'elles ont affaire à un pouvoir trop vaste, à des forces trop puissantes, pour pouvoir envisager de gagner, et qui préfèrent se ménager un espace dans ce qui est à leur portée immédiate, de leur vivant, plutôt que de courir les risques qu'implique un combat par trop inégale".

Auparavant, C. Delphy prend bien soin de souligner qu'il s'agit d'un phénomène structurel, collectif, et que, partant, il faut l'envisager de façon relationnelle :
"[Le message] est difficile à entendre par les hommes, bien-sûr, mais aussi par les femmes (...) Les individus des deux genres sont éduqués (c'est nous qui soulignons, la grille de lecture biologisante étant justement là pour faire éternellement perdurer la domination mâle) à être des deux genres. à se définir d'abord et avant tout comme membres d'une "catégorie de sexe" : d'un genre ; il n'existe d'ailleurs pas d'identité individuelle distincte de l'identité de genre. Et dans la définition de chaque genre, l'hétérosexualité occupe une place primordiale. C'est l'horizon de l'enfant, aussi loin que remontent ses souvenirs. C'est avec l'autre genre qu'on aura des contacts sexuels, qu'on se mariera, qu'on aura des enfants. Mais cet horizon à la fois non choisi et désiré, cette destinée n'a pas la même force de coercition pour les dominants et pour les dominées (...) Les hommes baisent les femmes, et l'acte sexuel, c'est ça, combien de femmes peuvent-elles entendre cela ? L'amour, les enfants occupent une place dans la vie des femmes qui n'est pas la même que dans la vie des hommes. Hier, et aujourd'hui."

Celles et ceux qui seraient curieux d'en savoir davantage peuvent se rendre .

Nous avons tenu à reproduire ce magnifique extrait de l'ouvrage, consacré à Marylin Monroe, bien loin du sens commun et des nombreux clichés qui accompagnent toujours cette incarnation du désir masculin. Cet idéal-type du système sexuel (mais pas seulement) patriarcal n'en finit plus de se reproduire, via l'industrie pornographique, les tête-pensantes du prêt-à-porter hyper-(hétéro)sexué, et encore trop souvent sous la plume virile de nos mâles auteurs.

Dostoïevski à haute voix

Premier essai de lecture à voix haute : Le Poème du Grand Inquisiteur, chapitre fameux des Frères Karamazov de Dostoïevski. Traduction d'A. Markowicz (vol.1), Actes Sud, 2002.




mercredi 19 juin 2013

Jour de repos



Au-delà du cimetière, depuis sa fenêtre, il distinguait bien le givre épais sur les voitures. Il ne fallait pas être grand mage : à la bibliothèque universitaire, sa responsable goberait l'histoire du moteur exténué par le froid. D'ailleurs, un matin, il avait bien vu l'air de mépris qu'elle avait eu en voyant l'allure de sa voiture. Elle était un peu condescendante, sa responsable. Elle ne s'était pas embarrassée de détours pour lui dire droit dans les yeux que ce tutorat lui avait été imposé par la Direction. En y réfléchissant mieux, cette femme, conservatrice de formation, était aussi, un peu malgré elle, bienveillante. Mais de cette bienveillance qui habitent les êtres n'ayant connus que peu d'épreuves. Celles et ceux qui ont fait les bons choix, après les bons calculs, aux bons moments, à peine conscients, qui s'imposaient d'eux-mêmes. Sans qu'ils aient vraiment à y réfléchir, assurés de leur bon droit et bien à leur place. Les choses se passaient pour eux comme si les événements s'ordonnaient sans heurts apparents. Quelque chose comme une partition déjà écrite pour eux. Parfois, et seulement parmi les plus empathiques de ces individus, ils tentaient de se mettre à la place des moins bien lotis.

lundi 17 juin 2013

Hommage à Maurice Nadeau : Entretien à la Radio Télévision Suisse


En 1990, M. Nadeau évoquait dans cet entretien son long et obstiné travail de défricheur de jeunes talents et d'éditeur, ainsi que le rôle précieux joué par La Quinzaine. Ainsi, toujours attentif à préserver le plus possible l'autonomie du champ littéraire, M. Nadeau a largement contribué à la constitution et au maintien d'une République des lettres tout au long de la seconde moitié du XXème siècle.

Nous sommes bien conscients de notre dette à son égard.

dimanche 16 juin 2013

Missel du débutant


Des pigeons de toutes teintes
Conférence tiennent
Presqu'accoudés au clocher
En son point le plus haut
Offrant une envieuse
Mais courte perspective

Sur la physionomie

Par l'espoir déplacée
De ces fidèles dissimulant
Diverses boîtures

Soleil oblique
Se redressant
Et presque trompette alors
Sonnant fastidieux mitan

Fictives familles se célébrant
Là et ce jour seulement
Disposées à aimer

Crinière des enfants
Sous le platane de Cent ans
Sandales, mèches et Croix
Dans leurs bouches Verbe insufflé
Pour apprendre à maintenir
Closes
Ces lèvres
Ourlées par une conscience encore
Préma
Tue
Rée de ce que l'on peut

Sous les regards
Les péchés prochains
Se dessinent
Tandis que le prêtre sa comptine récite
alphabet de routine
Grammaire
Obso
Lète
Nomo
Thète pourtant

Entrent alors
Et venant clore
L'indolent serpent
Que forment cette addition d'espérances
Dans leurs dépareillés accoutrements
De parade dénués
Les seuls et
Authen
Tiques
Derniers


samedi 15 juin 2013

Enfantillages


Ben moi si j'suis là, c'est d'abord la surprise d'avoir eu des triplés. Personne nous avait dit à moi et ma femme qu'y en aurait trois. On en avait déjà deux, peu d'écart, ça gigote partout, toujours avoir l'oeil dessus, et pis les lessives, sans z'arrêt, le jardin qui r'ssemble plus à rien, de la terre toujours bien noire et bien collante avec la pluie qu'on a par chez nous, de celle qui fait de grandes traînées sur l'carrelage. Pensez, des carnages sans fin, des grandes pataugeoires stridentes d'excitation gamine. Et pis la serpillière constamment à la pogne. Le sèche-linge, toujours, comme vissé aux oreilles, avec le tambour qui s'affole et les pieds qui cognent pendant l'essorage à faire une tronche comme ça. Alors, comme ça, moi j'me suis dit, juste quat', c'est presque pareil. Parsque que les tours de nuit, avec des triplés, ça d'vient des nuits complètes sur le qui-vive, seul. Imaginez ma femme, complètement crevée, comme un vieux ballon de cuir percé par des crocs de clebs et qui gît dans un coin de cour, trois à la suite. On en r'venait pas. J'ai cru qu'elle allait mourir et pis des déchirures comme i'faut ! Les bib'rons à faire chauffer en alternance, le linge prop', faire l'change. Au bout d'un d'jà, y a d'quoi regretter, mais au bout de deux complets, y vous reste l'troisième et à la fin du troisièm', le premier qui venait de s'endormir s'met à chialer pasque pour le dernier vous allez trop lentement, alors i'piaille comme pas permis, pendant que le deuxième rend ce qu'i'vient d'avaler. C'est infernal, infernal...

Et pis ma femme, avec sa patte fol', ben forcément, elle fatigue fois deux plus vite. Parce qu'elle a une patte de traviol' depuis l'accident. Elle attendait le deuxième. Miracle qu'elle soit arrivée à terme, i'z'ont dit. Mais les trois, là, ça vous lessive... Pas une seconde à vous. Alors, j'ai commencé à m'dire qu'juste des jumeaux, ça nous suffirait. Au début, c'était juste comme ça, pour imaginer un peu de détente. Et pis cette idée s'est enfoncée chaque fois que ça braillait ou quand j'apercevais un linge à eux qui séchait. D'la hargne, c'est dev'nu. Et pis, me suis mis à raisonner l'affaire. Arrêtez le talc et le laver juste à l'alcool. Et, très lentement, il a commencé à faire des irritations. Je m'arrangeais pour qu'c'soit le mien en permanence. Le prétexte : i'pleure tout l'temps, j'le garde dans les bras. Et pis après, j'lui changeais juste le linge. Rien que ça et pis d'l'eau d'cologne pour pas que ma femme remarque. J'avais enfin des pensées à moi. Je le voyais verdir' légèrement, et pis il a eu d'la fièv'. Et pis un soir, quand j'étais plongé dans mes pensées, j'ai pas entendu v'nir ma femme, à cause de sa patte fol' qui fait qu'j'ai pu envie d'elle et sa voix m'est parvenue de très loin, comme si c'était plus mon affaire : "mais il est en train de pourrir !".

S'en est suivie une sacrée engueulade comme c'est pas permis, et pis elle est allée s'enfermer dans not'chambre en m'disant que j'étais un monstre. Ça m'faisait drôle pasque j'étais d'jà dans l'garage, juste en dessous et que je l'entendais d'puis en-haut, fin' j'veux dire sa voix elle descendait d'en bas. Comme j'imagine celle de Dieu. Je n'sais plus trop, avec le vacarme du séche-linge et toutes ses petites affaires étendues. De partout, j'avais froid sauf à la pointe des oreilles qu'était brûlante et les tempes qui cognaient fort. Je voulais que ça s'arrête n'importe comment. La police allait venir, j'avais pas le temps de prend'l'escabeau et la corde qui sert pour la jument de ma femme. C'est là que j'ai vu le pot. Je savais pas trop ce que ça allait faire, mais il fallait que je fasse quelque chose pour disparaître, sale assassin que je suis. Disparaître, tout bonnement, quoi. Et j'ai bu l'eau de javel. Je saurais pas décrire. Ça irradie en premier dans l'estomac et pis ça r'monte le gosier, pis la gorge. Quand vous respirez, c'est encore pire. J'ai vomi une couleur que j'avais jamais vue, et ça moussait. Pis, j'ai plus rien vu jusqu'aux urgences. Mais ça aurait pu êt' pire si ma femme avait porté plainte. Je crois qu'après tout, sa patte foll', c'est pas si grave.