vendredi 28 février 2014

Dissémination de février avec Les Entrailles de Mademoiselle : À Colette


À l'occasion de cette nouvelle Dissémination de la web-association des auteurs, nous sommes ravis d’accueillir un texte fort et inédit des Entrailles de Mademoiselle, que nous remercions chaleureusement de sa participation.
Elle revient sur un cas particulièrement marquant de violences contre les femmes, jugé en Cour d'assises ce mois-ci (voir "Un mari tortionnaire aux assises").



À Colette.


Vous êtes parvenu à briser les os de votre femme, à déchirer, découper, arracher ses chairs et violer ses orifices en toute impunité, pendant trois décennies.

Vous avez commencé par massacrer sa dignité, vous l'avez broyée avec minutie et régularité. 

Il fallait qu'elle doute de sa qualité d'humain, qu'elle comprenne bien qu'elle était moins qu'un chien ; qu'elle doute de son droit à ne pas être torturée. Sinon, peut-être auriez vous couru un faible risque que l'on vous arrête.
Un faible risque, car les voisins, la famille, les amis ne voulaient pas voir, pas savoir. Mais un faible risque tout de même. Alors vous avez fait en sorte qu'elle soit de plus en plus seule.
Un faible risque, car les médecins ont désinfecté, suturé, radiographié, plâtré, reconstruit, sans poser de questions. Mais un faible risque tout de même. Alors vous ne l'avez jamais laissée seule avec eux. 

Photographie de Donna Ferrato

Te frapper fort jusqu'à ce que tu perdes une corde vocale, tes dents, ta lèvre inférieure.
Te frapper à t'en déformer à vie le nez et les oreilles.
Te frapper jusqu'à te détruire un œil.
Te frapper jusqu'à ce que ton cerveau s'emplisse de sang.
Te frapper jusqu'à ce que tes os se brisent, un à un.
Te frapper jusqu'à ce que tes muscles se calcifient et que les médecins soient obligés de pratiquer une ablation.
De René à Colette, 32 ans de mariage.


Elle s'est enfuit, vous l'avez rattrapée. Elle a tenté de se suicider, vous l'avez réanimée. Alors, pour la désorienter, lui faire perdre la raison, au début, vous l'embrassiez autant que vous la frappiez. Il fallait lui promettre que vous ne seriez plus qu'Amour, désormais. Que vous étiez tellement désolé. Que vous ne recommenceriez pas.

Il fallait qu'elle se persuade d'avoir choisi de rester, pour qu'elle ne puisse plus jamais se croire capable de partir.
Au cas où, vous avez menacé. Les enfants. De la tuer. De la retrouver où qu'elle soit. Elle vous a cru, vous étiez devenu son monde, elle vous savait omnipotent. 


Vous vous êtes engagé dans un lent mais implacable processus de chosification. Vous l'appeliez « le punching-ball ». Vous avez opéré sur elle une lente digestion. Vous avez réussi à dissoudre son jugement. Vous l'avez décrétée folle. 

Il vous a fallu la faire douter de tout, insensiblement. Ce qu'elle croyait normal devenait folie, ce qu'elle croyait mauvais devenait normal.

Chaque centimètre de liberté lui a été repris, graduellement.

Chronométrer tous tes déplacements.
Contrôler tes dépenses au centime près.
Choisir le travail que tu dois exercer.
Te priver de tous tes salaires.
Te priver de toute relation avec le monde extérieur.
Te priver de toute relation avec ta famille
Décider de l'éducation des enfants.
T'interdire de regarder la télévision.
T'interdire d'écouter la radio.
T'interdire de téléphoner.
T'interdire d'acheter des timbres.
De René à Colette, 32 ans de mariage.

Peu à peu, son prisme s'est déformé, elle ne savait plus. Elle a oublié comment c'était, avant.
Chaque instant a pris une réalité nouvelle. Le bruit de vos pas dans le couloir, la manière dont vous refermiez la porte d'entrée, l'éclat de votre voix, le frôlement de votre main, votre regard. Elle savait en une fraction de secondes quand arrivait le moment d'être massacrée.
Vous jouiez avec ses nerfs. 

Photographie de Donna Ferrato

Elle devenait une bouillie informe, digérée par l'angoisse, les cris et les coups. À la fin, il aurait suffit de lui planter une paille dans la tête, et de l'aspirer pour qu'elle disparaisse complètement.

Vous l'avez démolie, humiliée, estropiée. Elle n'était plus qu'un amas de chairs meurtries, déformées ; un corps désarticulé, amputé. Vous vouliez qu'elle devienne cette coquille vide qui, définitivement, serait broyée.

Tenter d'exciser ton clitoris.
T'arracher avec les dents ta petite lèvre génitale droite.
Percer à vif tes lèvres génitales
Tenter de refermer tes lèvres génitales avec un trombone.
Coudre à vif tes lèvres génitales avec une aiguille.
Recouvrir ta vulve d'alcool et l'enflammer.
Frapper ton sexe avec un bâton.
Te violer.
De René à Colette, 32 ans de mariage.



Elle aurait dû mourir. Pourtant, elle est encore vivante, debout, devant votre petit sourire enjôleur, votre fine moustache et votre allure de Monsieur Tout-le-monde, qui est celle de tous les petits tortionnaires.

Moi, je vous regarde, depuis mon corps sans douleurs, plein d'énergie. J'inspecte cette peau, sans hématomes, sans déchirures, sans stigmates.

Je touche mes membres, je sens mes os, mes muscles. Tout est là, je n'ai pas mal.
Je pense à ce que pourraient être les coups, sourds, sur mon visage ; le goût du sang, la douleur vive. Je pense à mon sexe, dont les chairs délicates ne sont ni percées, ni cousues, ni brûlées. Je pense à l'odeur qu'aurait ma peau si elle brûlait.

Je passe la langue sur mes dents, je touche mon nez, mes oreilles, mon crâne. Tout est intact. Je n'ai pas mal.
Je ressens de la colère, intense, mais aussi de la peur à être de cette espèce sociale que l'on massacre dans le secret des foyers.
Qui m'aiderait, moi, si ça m'arrivait ? 




Chaque année, 201 000 femmes âgées de 18 à 59 ans sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur ancien ou actuel partenaire intime (mari, concubin, pacsé, petit-ami…). Il s’agit d’une estimation minimale.
Parmi ces femmes victimes, 16%, soit 31 000, déclarent avoir déposé une plainte en gendarmerie ou en commissariat de police suite à ces violences (source)

mardi 25 février 2014

Pluie battante à la lucarne



Pluie battante à la lucarne entrebâillée ça y est
enfin craqués les nuages pesants de gris-noir déchiré
ferme les yeux entends la ville là-bas
qui bruisse sous les trombes



Les épaules se courbent se dépêchent les pas
Commissures en berne
Ça craque ça roule déferle et défait les faces
Sur son calme pylône le chat se résigne et cligne
Les gouttes comme des satellites translucides
Fixés par instants dans les phares blancs



Les courbes s'envolent et retombent
l'Aléa économique
Anticipation des précipitations
Sublimation accélération condensation des respirations
Se figent les boucles sur les fronts
Comme les espoirs du jour se recroquevillent
Sous les soupirs s’ensevelissent
Absorbés par la projection des retours qui se dessinent malgré
Ça bat les joues
Et fait fermer les yeux
La colère pointe
Ongles rentrés dans les paumes trempées
Les cous moites frissonnent et maudissent



Il aboie ces ordres et contraint les trajectoires
Le temps cerbère exacerbe et densifie
Le temps cerbère prolifère s'asseyant sur nos poitrines
Les heures gonflées à éclater et ça emplit et ça emplit
haut la main les Heures de dépit d'ennui de respiration contrariée
D'aspirations avortées
Points de poussières sous la lucarne
Qu'un peu de vent effacera

Grands et calmes pylônes
Les chenilles de chars ne sourcillent pas


vendredi 7 février 2014

Sonia - tête et viscères


[...] il est réapparu parmi les galériens devant le centre commercial. Ceux-là qui se prennent pour des affranchis et qui étalent leur misère, qu'ils essayent de déguiser en mépris, pour les yeux des passants. Ils rament sans-cesse au fil des jours ces pirates-là, comme ma mère elle dit, mais leur embarcation elle est pas sur les mers du globe, non. Elle est bien amarrée en plein-milieu du quartier et ils se garderaient bien d'aller voir plus loin. Cette espère de marine sur la terre ferme, ça apprend la survie. La promesse des vents au-delà du quartier est pas engageante, entre stages bidons, petits boulots dégueulasses qui leur sont comme réservés exprès pour eux, et la prison à l'occasion. Souvent, ils vont se planquer dans des suivis psychologiques qui n'ont jamais de fin. C'est pas de tout repos, je suppose, de se laisser porter l'imagination par les embruns des psychotiques et la marée des canettes de bière ambrée. Je suis allé le voir, les autres ils sifflaient tant qu'ils pouvaient, mais il m'a même pas vue on aurait dit. Il m'a dit : « bonjour madame » et il a tendu la main : « pour manger s'il vous plaît ». Vas-y, je l'ai laissé jouer au clodo. J'ai fait une croix.

Quelques fois, j'attendais qu'ils s'endorment et je pleurais le plus bas possible, en me mordant l'intérieur des joues et en serrant les poings si forts que j'ai encore la marque sur mes paumes. Des fois, les produits s'y incrustent et ça me brûle. Et Hananne a fini par arriver, elle en me brûlant le dedans. C'est comme ça. Mais quand même, le revoir après tout ça, et pris dans son nouveau délire. Je peux peut-être en parler à Mathilde. Elle a l'air gentille et jamais un mot plus haut que l'autre. Et, j'ai remarqué, elle a plus de mots que moi pour les choses que je sais pas trop comment dire, bien qu'elle soit pas bavarde. Et sentir des choses sans pouvoir les dire aux autres, des fois ça fait mal. Ça fait mal dans le ventre. Le vieux maboul a appuyé sur le bouton pour moi. C'est déjà là. J'ai horreur de la neige. Les premiers temps, c’est joli, presque dépaysant. Presque comme un ailleurs de vacances qui fait crier les enfants de joie et d'excitation. Et puis très vite, on manque quelques fois de se ramasser, quand on se retrouve pas la tête par terre sans prévenir, parce qu'on s'en méfiait pas. Et puis à la fin, ça devient de la boue qui fait des tas près des trottoirs et qui fondent, fondent, fondent, et qui finissent par disparaître. Un peu comme les espoirs qu'on porte au début de l'existence.

samedi 1 février 2014

"Beckett l'abstracteur", Pascale Casanova



Beckett l'abstracteur
Anatomie d'une révolution littéraire
Pascale Casanova, 1997, Fiction & Cie, Seuil



« « Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu'à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore. Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit. Dire une corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins1


Les premières lignes du texte sont peut-être plus étranges dans la version anglaise parce que la langue y semble plus « raccourcie » encore : « On. Say on. Be said on. Somehow on. Till nohow on. Said nohow on. Say for be said. Missaid. From now say for be missaid. Say a body. Where none. No mind. Where none. That at least2... »
La première lecture de Cap au pire donne, c'est vrai, l'impression d'un discours qui s'éteint dans une sorte d'inarticulation parataxique.
Apparemment, jamais Beckett n'avait été aussi loin dans l'hermétisme et l'obscurité littérale. […] Cap au pire est un sommet de l'art de la combinatoire becketienne, prodigieusement maîtrisée et concertée, aboutissement magistral de l'oeuvre toute entière et pourtant totalement méconnu comme tel.
Soit le pire, posé dans le titre comme but à atteindre, comme projet déclaré, et qu'il faut entendre non pas comme évocation approximative et et aléatoire de l'oeuvre, mais bien comme algorythme, formule génératrice à partir de laquelle Beckett a produit le texte qui suit. Le titre anglais Worstward Ho (littéralement « En route vers le pire ») joue sur l'expression Westward ho (en route vers l'Ouest) et, par cette ironie migratoire, signale à la fois le mouvement et la direction. Le pire est ce vers quoi il faudra tendre désormais, la fin visée mais non encore atteinte. En témoigne encore le premier mot du texte dans sa version anglaise, le on qui exprime la continuation, l'effort, le mouvement, une sorte de « en avant » résolu. Beckett pose d'emblée le problème avec une rigueur quasi-mathématique : comment dire le pire, et comment travailler sans relâche à empirer le pire ? Si, par définition, « dit est mal dit » quoiqu'on dise, comment stylistiquement, rendre l'idée du pire et le dire toujours plus mal . Comment tenir le pari incroyable d'un « mieux » qui serait la réussite du dit du pire ? A cette question du comment (how), Beckett répond dans le premier paragraphe en reprenant deux des modalités que permet l'anglais à travers ses variations sur l'adverbe de manière how : on arrivera au pire en partant de somehow pour aller jusqu'à nohow. « On. Say on. Be said on. Somehow on. Till nohow on. Said nohow on. » La traduction d'Edith Fournier donne « tant mal que pis » pour « somehow » et « plus mèche » pour « nohow ». Littéralement, somehow signifie : d'une manière ou d'une autre, tant bien que mal, avec les moyens du bord ou même « y a moyen » (de moyenner ) ; par opposition, nohow marque l'impossibilité, l'impasse, rien à faire, « plus moyen ». On peut donc proposer une transcription littérale de ces premières lignes : « En avant. Continuer à dire. Soit continué à dire. Tant bien que mal en avant. Jusqu'à plus moyen d'avancer. Soit dit plus moyen d'avancer. »
Beckett énonce là les deux seules modalités qu'il utilisera dans le texte pour atteindre le pire et définit en même temps la forme minimale dans laquelle il s'est engagé à le dire : le somehow ne peut se dire qu'à partir d'une syntaxe limitée à l'essentiel, d'une ponctuation unique, d'un vocabulaire restreint et réduit aux mots du pire. C'est comme s'il donnait en même temps le mot et la chose, tentative ultime et extrême pour faire enfin coïncider ce qu'on dit et comment on le dit. On écrira donc le pire dans l'exact écart entre ces deux mots : on l'écrira autant et aussi longtemps qu'on pourra, tant bien que mal, jusqu'à ne plus pouvoir. En les posant d'emblée comme des modes d'écriture, il fait de somehow (tant bien que mal) et de nohow (pas moyen) des choses, il les substantive, les représente comme deux points sur une ligne, donnés comme un début et une fin entre lesquels s'écrira le livre. »




1S. Beckett, Cap au pire, traduit de l'anglais par Edith Fournier, Ed. De Minuit, 1991, p.7.
2S. Beckett, Worstward Ho, John Calder, 1983, p.7.

vendredi 29 novembre 2013

Dissémination de novembre : Le "Voyage" au cinéma


Le camarade Renaud Schaffauser, tenancier de l'excellent blog  Le Pelikan, dans le cadre de la désormais classique Dissémination mensuelle de la web-asso des auteurs, a fait une proposition thématique consacrée à la littérature et à son adaptation cinématographique.

Soyons franc, notre inculture en ce domaine est à peu près totale et, en quelque sorte, le ciel nous est tombé sur la tête quand nous avons découvert la proposition de l'ami Renaud. En outre, les adaptations que nous avons pu voir ont le plus souvent été source de déception (des Frères Karamazov jusqu'au récent On the road, notamment).

Et puis, le regard perdu le long des travées de notre bibliothèque, l'oeil s'arrête sur la tranche d'une précieuse antiquité trouvée par hasard, ô joie, chez un bouquiniste, datant de 1968 : Les Cahiers de l'Herne en poche-club, aux éditions Pierre Belfond, et consacrés à Céline.

Et là, la retranscription d'un récit oral de l'adaptation du Voyage au bout de la nuit (1932) par Céline lui-même (que l'on trouve aussi dans le volume I de la Pléiade)... C'est aussi l'occasion de suggérer  aux metteurs en scène Une Vie à Meudon, avec pourquoi pas, un J. Dutronc émacié jouant Céline, C. Frot interprétant Lucette Destouches, où l'on pourrait croiser C. Rich, A. Dussolier, interprétant G. Gallimard ou M. Aymé. En noir et blanc.

Mais, "n'est-ce pas",  nous ne sommes pas cinéaste...





Le "Voyage" au cinéma



Comment Céline imaginait l'introduction et la fin du « Voyage au bout de la nuit », dans une adaptation cinématographique. Propos recueillis au magnétophone. 1960, Meudon.


 Alors voilà ... En Juillet 14. Nous sommes avenue du Bois. Nous avons là trois parisiennes assez nerveuses. Des dames de l'époque, de l'époque de Gyp. Et alors on entend, mon Dieu, ce qu'elles disent. Et passe dans l'avenue du Bois, passe dans l'allée cavalière, un général, et son officier d'état-major qui suit par-derrière, à cheval, évidemment à cheval. Alors, la première des dames, mon Dieu mon Dieu : "Ah ! Dites donc, le général de Boisrobert, vous avez vu. - Oui, j'ai vu. - Il m'a saluée, je crois ? - Oui, oui, il vous a saluée. Moi, je ne l'ai pas reconnu. Ça ne m'intéresse pas vous savez. - Mais l'officier d'état-major, c'est le petit Boilepère, oh, il est venu avant-hier, il est assomant, n'ayez pas l'air de voir, ne regardez pas, ne regardez pas. Vous savez, il nous a parlé des grandes manoeuvres de Mourmelon ! Oh, il m' a dit, c'est la guerre, je m'en vais, je pars... il nous assomme, n'est-ce pas, avec la guerre...


Alors on entend une musique dans le lointain, une musique sonnante, guerrière.
Vous croyez, oui, vraiment ?
Oh oui, avec cette guerre, ils nous assomment, ma chère amie. Les promenades militaires maintenant, le soir, ça a l'air de quoi ? C'est une guinguette, c'est pas possible... A Longchamp, la dernière fois, j'ai vu les soldats avec des bourguignotes, des espèces de casques, c'est pas croyable, c'est très laid, ils s'enlaidissent, c'est ça qu'ils appellent faire la guerre. C'est ridicule, n'est-ce pas, ridicule. Oh, oui oui oui c'est ridicule... Oh, tiens, voilà l'attaché d'ambassade d'Espagne ? Il parle de guerre aussi, mon petit, c'est effrayant, oh j'en ai marre alors, il vaut mieux aller à la chasse tirer des faisans. Des guerres à cette époque-ci c'est ridicule, enfin, c'est inconcevable, c'est pas croyable ces choses-là. Ils ont des refrains imbéciles, non vraiment, c'est du Maurice Chevalier, il est très drôle d'ailleurs, il fait rire partout.
 Et voilà, oui, c'est tout.
Ah, parlez plutôt de la bataille de fleurs, la bataille de fleurs, ça oui, c'était joli, c'était gracieux partout. Mais maintenant ils partent à la guerre, ça c'est idiot n'est-ce pas, c'est pas possible ça ne peut pas durer.
Bon, bien, alors là nous avons un lever de rideau, nous sommes entrés dans la guerre. Bon. À ce moment-là vous pouvez partie dans Paris présenter un autobus, il y a des vues saisissantes, l'autobus qui descend vers le carrefour Drouot, l'autobus à ce moment-là prend un galop, c'est rigolo ça à voir, l'autobus Madeleine-Bastille, à trois chevaux, ah bien vous prenez cette vue-là. Bon, bien. Alos à ce moment-là vous rentrez dans les paysages. Vous prenez les paysages qui sont dans le Voyage. Il faut relire le Voyage – ça c'est ennuyeux. Il faut trouver dans le Voyage des choses qui existent encore. Le passage Choiseul vous pouvez certainement le prendre. Mais il y aurait Epinay, la montée d'Epinay, vous aurez encore... Suresnes, vous pouvez prendre, mais ça ne ressemble plus à ce qui était... et puis vous pouvez prendre les Tuileries, vous pouvez prendre le square Louvois, les petites rues, ça, c'est à voir, ce qui colle avec vos affaires.
Et puis, il y a la mobilisation. Bien. À ce moment-là vous rentrez dans le Voyage. Là alors, c'est où les héros du Voyage partent à la guerre, ça fait partie du grand film. Faut du pognon pour ça...
Puis alors, la fin.
Alors là je vous laisse une partie rêveuse, et puis vous pouvez représenter, peut-être un paysage de la Meuse, là où j'ai commencé la guerre d'ailleurs, un peu les Flandres, bon, très bien, vous n'avez qu'à voir, c'est évocateur, et puis tout doucement vous commencez à faire partir ce roulement de la canonnade. Ce qui marquait la guerre, pour les gens de 14, quand ils arrivaient au front, c'est la canonnade, de part et d'autre. C'est un roulement Blom belolom belom, qui était une espèce de meule où passait au fond l'époque. C'est_à_dire que là, devant vous, vous aviez la ligne de feu, et c'est là qu'on allait crever, c'est là que les gens allaient mourir. Bon et alors il s'agissait de monter là à la baïonnette, mais ça se traduisait en gros par le feu et les incendies. Le feu, puis ça brûlait. Les villages brûlaient, tout brûlait. Le feu puis la boucherie.
Vous représentez comme vous pouvez, débrouillez-vous. C'est là que je compte sur le petit Descaves. Il faut une musique qui accompagne ce bruit de canonnade. Boh, une musique assez sinistre, assez wagnérienne, assez profonde, et ça il peut couper dans les bibliothèques, pour ça. Une musique qui accompagne tout. Très peu de phrases. Très peu de mots. Même dans la grande histoire, même dans les trois cents millions. La canonnade. Belombelolom Bom, tactactac. Des mitrailleuses, il y en avait déjà. De la mer du Nord à la Suisse il y a avait un ruban de quatre cent cinquante kilomètres qui n'arrêtait pas de brouter de l'homme, et de part et d'autre. Ah, ben oui, le type qui arrivait là, il disait, c'est là que ça se passe, c'est la guillotine, quoi. C'est là qu'on se massacrait. C'est pas du rêve ! Et il en est mort un million sept cent mille. C'est pas un petit peu ! Avec des reculs, des avances et des reculs, des boboums plus puissants, des gros canons, des petits, pas beaucoup d'avions, non, vous pouvez représenter un vague avion, c'était pas grand-chose, non, ce qu'on craignait, c'était la canonnade très nette. Les Allemands, eux, avaient de gros canons qui étaient une grosse surprise pour l'armée française, des 105, on n'en avait pas. Bon. Et des bicyclettes qu'on pliait, qu'on cassait.
Alors, pour finir l'histoire, le Voyage, vous voyez, il finit, ben, il finit comme il peut, quoi, mais alors, justement, il y a un e fin, une terminaison, une signature du Voyage, vivante, alors. Le livre se termine en paroles philosophiques, ça se termine pour le livre, mais pas pour le cinéma. Alors au cinéma voilà. Je voyais une fin : celle-ci. Il ya un vieux bonhomme – qui est Simon dans mon esprit – qui est gardien du cimetière, du cimetière militaire. Bien, il est vieux, maintenant, il a soixante-dix ans, il peut plus. Ben alors le directeur du cimetière militaire, qui est conservateur, un jeune homme lui a signifié qu'il est temps de sortir... Ah, il dit, je veux bien, j'demande pas mieux parce que je peux plus y aller... Parce que voilà, on a bâti pour lui une cabane aux environs de Verdun, quoi, une cabane, et alors, de cette cabane Adrian, une baraque Adrian qu'on lui a laissée, il fait un peu buvette aussi en même temps, et puis il a un gramophone, et alors, de l'époque, hein ! Alors , dans la buvette, eh ben il donne à boire aux gens et il dit, il raconte son histoire, à beaucoup de gens, et on voit la buvette, et alors il y a des gens qui viennent, il y en a beaucoup qui venaient, mais qui viennent plus, pour voir les tombes des chers disparus, il se sent bien vieux, hein, et puis pour y aller c'est assez difficile, c'est si difficile qu'il y va plus, lui, parce u'il dit je suis trop vieux, j'peux pas, bouger. Faire trois kilomètres à travers les sillons, c'est merdeux, c'est impossible, je reviens crevé, n'est-ce pas, j'peux plus, j'peux plus, ah, non. Alors il a l'occasion de dire ça, parce que le conservateur du cimetière lui a trouvé quelqu'un pour le remplacer. Et qui c'est ce quelqu'un pour le remplacer ? Ben, ce sont des... ce sont des Arméniens. Une famille d'Arméniens. Il y a un père, une mère, et cinq petits enfants. Et pourquoi qui sont là ? Parce qu'ils étaient en Afrique comme font tous les Arméniens (sic), et on les a foutus à la porte de l'Afrique, et on leur a dit vous allez vous réfugier là-haut, vous aller trouver un cimetière, vous aurez un bonhomme qui va foutre le camp et vous allez le remplacer. Ah, puis il dit, c'est bien, parce que les gosses ils sont malades, l'Afrique c'est tout de même trop chaud pour eux. Alors Simon les reçoit. Le gardien de cimetière. Il a sa casquette, tout. - Ben, il dit, vous allez me remplacer, ben ici vous savez, vous aurez pas chaud, hein ? C'est bien si vous voulez faire un peu de feu vous-mêmes, chercher un peu de bois. Alors le bois c'est une marmite avec laquelle il fait son feu, mais il dit : - Moi, j'peux plus tenir, parce que faut que j'cavale. Dans le temps, il y avait des Américains... Il y a toujours des Américains, aussi, là-dedans, vous verrez, vous les trouverez... alors, moi, je veux vous conduire jusqu'à la porte où ça se passe, c'est pas loin, c'est à un kilomètre à peine, mais moi j'peux plus... - parce qu'il boite, en même temps, n'est-ce pas, il boite, - moi j'suis mutilé, mutilé à quatre-vingt pour cent de 14, ça compte ! Ben j'm'en irai chez ma sœur. C'était une belle vache. Elle demeure à Asnières ! C'était une salope, je l'sais ! Elle me dit de venir, elle me dit de venir mais j'sais pas si je m'entendrai avec elle, moi, maintenant, j'l'ai pas vue depuis trente ans, c'était une saloperie, elle doit être encore plus salope maintenant. Elle est mariée, elle me dit qu'ils ont une chambre, peut-être, ben oui ils ont une chambre, j'sais pas ce que je ferai là-dedans, enfin, j'peux pas rester là, n'est-ce pas, j'peux pas faire le service, j'peux pas. Il y en a pas beaucoup, de service, maintenant, il y en a deux, trois, qui viennent, il y en avait, dans le temps il y en avait des masses qui venaient, pour le souvenir, , des Français, des Anglauis, il y a de tout, là-dedans, là-bas, mais vous verrez, on m'dit, ah, faut remettre les croix, ben, il y en a de tombées, évidemment, le temps a fait son œuvre, les croix peuvent pas tenir toujours, alors j'ai remis des croix comme pu pendant longtemps puis maintenant j'y vais plus, ah, non, j'peux pas y aller, après je me couche vous comprenez, j'peux plus, ben, me coucher ici, hein, c'est pas très drôle, puis j'ai personne, alors, ils viennent, et justement il y a une bonne femme qui vient, une Américaine, une très vieille Américaine qui dit, ben : - Je voudrais voir mon ami John Brown, mon cher oncle qui est mort, là, vous n'avez pas ? - oh, il dit, ça c'est dans les registres, attendez je vais regarder, ah, je vais vous montrer le registre, là, - il montre le registre, et il dit – Ah, je le tenais bien, ça faut être juste, hein, voyons, Brown, Brown, Brown. Ah, oui, oui, oui, oui. Oh, ben vous savez, c'est au cimetière des Fauvettes, là-bas, dame, c'est difficile à retrouver maintenant. Non, non, tenez, lui, là, avec sa femme et les enfants, c'est amusant les terres, ils vont remettre ça en ordre ; et puis alors, vous comprenez, moi j'peux pas, je vous le dis, ça c'est pas la peine, madame, je vous assure vous vous engagerez là-dedans, eh ben vous savez, pour le retrouver, il est bien là, dans mon registre, mais il y a très longtemps que je suis pas allé voir, l'Américain, c'est très loin, au moins deux kilomètre et demi d'ici, non, non, ils vont faire ça, eux... Mais je peux toujours vous servir ce qu'il y a, j'ai de la grenadine, du citron... Oh, il vous faut un petit café, ah, oui, un petit café, ça se refuse pas, ça, je vous fais un petit café...
Alors il fait un petit café, n'est-ce pas, il sent la gonzesse. Ben, il dit, voyez-vous ma sœur, là à Asnières, prenez du café, prenez du café ? … je sais pas si elle sait le faire, après tout. Une garce, oh, ça, je le dis. Ben, j'sais pas ce que je vais faire, moi, enfin faut bien que j'm'en aille. Alors voilà, bien, je vais partir, oui, je vais m'en aller, ben je vous laisse avec. Ah ! N'ayez pas peur (parce que les autres ils ont un peu la tremblotte). Oh, on n'a pas chaud, ici, mais pour avoir chaud vous avez qu'à mettre du bois... c'est tout simple. Ah, vous allez voir, c'est pas rigolo, tiens un peu de musique. Ah, il était bon, ce gramophone-là, il est parfait, hein, ah, il était d'époque, il était très bien, c'était un... alors il sort un truc à la main, et on joue les disques de l'époque, mais alors de l'époque, n'est-ce pas, - Viens Poupoule ! Ma Tonkinoise ! - Ah, ça, c'est plus drôle, ah, vous pourrez faire ça tout l'été vous savez, ça reviendra le monde quand ils auront un peu déblayé, c'est question d's'y mettre, hein ? Et ben madame, vous retournez ? Vous vous en allez à Paris ? Vous avez une voiture ? Ah, ben dites donc, ça m'arrangerait, ça alors, retourner en voiture...


Ici, Céline, figurant.








samedi 9 novembre 2013

Et la ville crisse



Bientôt la ville crissera drue sous les soubresauts de la vie ordinaire. Solitaires ou par grappes, ils se dirigent vers leurs obligations. Tous convergent à un moment sur la grande place, aérée les autres jours mais qui ce matin verra se finaliser la traditionnelle patinoire. Alors, le pas un moment contrarié par de nouveaux contours, on lève rapidement le nez et on bifurque en gardant le point de mire.

La mairie Empire rénovée brille déjà de tous ses feux, quelques élus se préparent avant l'inauguration depuis des semaines annoncée.

Sombres mines des garçons de café au périmètre ainsi rétréci et qui se farciront dans les jambes la multitude des enfants bouillonnants, glissants sur la glace artificielle et hurlants, avec les parents encourageants tapants du talon pour faire déguerpir le baiser du froid et qui prendront les boissons chaudes au stand quasi-gratuit et plus chez eux.

À la terrasse du café de la paix, on verra passer une guerre. Celle des courses de Noël, celle de la barba-papa trop chère, celle des parkings bondés, celle des listes de cadeaux à faire tombées des poches, celle des vins chauds trop vite bus qui montent à la tête mais l'édile arrive et en claquant la portière réajuste cravate et sourire. Sert quelques mains. Regard surplombant son œuvre et sa cité, il a refusé des postes nationaux. Proche des gens, il s'en flatte. Il ne voit pas ceux qui passent et le dévisagent avec la taxe d'habitation encore au travers de la gorge. Il a repéré là-bas l'estrade où il montera, avec les apôtres du compromis, pour dire à ses si chers concitoyens que.

Le grand mouvement en étoile vers les points de mire se disperse. Les engeances s'apprêtent à oeuvrer en se saluant du menton, chacune depuis son coin. Les fractions fumeuses pactisent un court instant. Tu vas bien. Frisquet. T'as vu combien ça coûte cette année tu veux du feu on est convoqué pour les résultats de l'audit. Banquiers agents immobiliers chambres consulaires cher maître à 10h20 dans mon cabinet c'est entendu madame le juge je vous faxe l'enquête de personnalité.

Valse des vitrines à louer vendre changement d'enseigne de propriétaire avec tous ces travaux le punk avec son chien rote après la gorgée inaugurale et regarde dédaigneux le flot des lycéens qui se déverse de la ligne 15 pas fait les fonctions pourtant facile èfehicksyégaltroisquatrevingtneuf. T'as vu comment il t'a regardé non mais tu vois rien sérieux ! En descendant, mais si. Mets-toi à côté de lui pour les groupes d'anglais. Dans trois jours vous êtes ensembles. C'est vraiment de pouffiasses celles-ci, oui, t'as vu les notes qu'elles ont eues et quand elles lisent on dirait qu'elles comprennent pas ouais carrément. Le troupeau en slim et brûlant de toutes ses hormones s'engouffre mollement derrière la grille du lycée. devra se contenter de rêver sa vie.

D'autres poussent soupir en pénétrant dans l'open-space enfin c'est mieux je trouve que d'être comme celle d'en face en équilibre faire la vitrine de Noël oh m'aurait pas déplu d'être dans les fringues attends à Noël c'est dinnngue le monde qu'ils ont oui mais faut sans cesse refaire les piles et la patronne c'est une sacrée connasse il paraît c'est pour ça qu'elles restent jamais longtemps

Pousser la porte de l'Église
Mettre le crissement derrière soi.
Pardonnez-moi, Seigneur.
Je ne les aime plus.

dimanche 27 octobre 2013

"Sac de haine" Dans les cales du monde social : Acte unique et sans terme

Un sac de haine
ou des « Des cas institutionnellement non-pertinents »1



Il est une sorte de public qui est amené à se rendre à la Mission locale et qui s'avère particulièrement problématique pour les conseillers.

Théoriquement, l'institution à vocation à s'adresser à tous les jeunes de 16 à 25 ans. Pourtant, une fraction de cette classe d'âge ne peut bénéficier d'aucun dispositif proposé par la Mission locale en raison de son statut.
En effet, il n'est pas rare de voir se présenter des jeunes qui sont en cours de cursus scolaire. Pour les jeunes majeurs, il s'agit de mettre un terme à ce statut en s'inscrivant au Pôle Emploi afin de « bénéficier » du statut de demandeur d'emploi. Il est frappant d'observer l'insistance des conseillers sur ce point, qui vient clore de façon systématique chaque entretien de premier accueil. Nous faisons l'hypothèse que les nombreux a priori positifs que les jeunes formulent sur la Mission locale viennent du contraste saisissant avec cet espace identifié comme largement bureaucratisé, favorisant un traitement standardisé et impersonnel qu'est Pôle Emploi.
Pour les jeunes qui se rendent pour la première fois dans cet « espace-jeunes », et peu socialisés à l'espace de gestion du chômage, les conseillers peuvent être identifiés à un vaste bureau d'aide sociale, au statut non défini et toujours susceptible d'apporter une solution aux problèmes rencontrés, quelques soient leurs natures. La Mission locale peut alors être victime de sa réputation quand son personnel n'a pas de réponse, et par un jeu de miroir, se retrouver assimiler à un espace subalterne, sans réelle prise sur les difficultés rencontrées par certains jeunes.
Dans ce cas, les entretiens individuels deviennent le lieu « d'expression du ressentiment social »2.
Par exemple Angélique, 22 ans, en « rupture familiale », a été orientée vers l'institution par une assistante sociale du CROUS. La jeune fille touchait une bourse de l'enseignement supérieur jusqu'à ce qu'elle abandonne sa deuxième année de BTS. Elle travaille au noir quelques heures par semaine dans un restaurant d'un autre département et n'est pas inscrite comme demandeuse d'emploi. Le coût de ses trajets pèse dangereusement sur son maigre budget. Elle suit par correspondance des cours privés pour devenir décoratrice d'intérieur. Elle ne relève donc pas du CROUS. Après des incompréhensions réciproques, très vite la conseillère constate « qu'elle ne va rien pouvoir faire ». La jeune fille étant considérée comme lycéenne au sein d'une école privée, non reconnue par l'État.
La jeune fille émet alors le souhait de trouver une formation par alternance dans le domaine de la décoration. La conseillère lui dit qu'elle ne peut-être rémunérée puisque sortie de formation initiale dans l'année, ce qui constitue, selon la conseillère « une contrainte hallucinante ». Angélique réplique alors vivement :

Angélique : C'est pour ça que j'ai arrêté mon BTS (en Économie sociale et familiale, débit vif et rapide). Pour éviter d'être à votre place et dire des choses aussi aberrantes (léger rire, forcé), vous voyez...


La conseillère précise qu'il s'agit d'un choix politique de la région et conseille alors à la jeune fille de vite s'inscrire à Pôle Emploi et de travailler quatre mois pour « attraper le statut de demandeur d'emploi indemnisé ». La conseillère se livre alors à une sorte d'activisme professionnel en proposant toutes sortes d'emploi (restauration, jardinage, téléphonie) et de « tuyaux » (Forum des emplois saisonniers, recrutement massif au Futuroscope). Elle lui fait également partager ses visites dans les centres d'appel et opère de fines taxinomies sur les modes de recrutement, les conditions et le rythme de travail, les moyens d'optimiser les chances pour la jeune fille d'être retenue. Il s'agit alors pour la conseillère de mettre en scène l'étendue des réseaux de l'institution en partageant, sur un mode proche de la complicité, ce que seuls les initiés peuvent savoir des « coulisses ». Étant parvenue à faire oublier les différentes incompatibilités statutaires, la conseillère la fait revenir sur sa rupture familiale3. Angélique revient sur ses mauvaises relations avec ses parents, sur son sentiment d'être la mal-aimée de la famille. Sur sa mise en internat à l'âge de douze ans dans une MFR où elle a été violée, sur sa tentative de suicide l'année suivante. L'entretien se clôt sur l 'évocation d'une psychotérapie familiale par la conseillère et sur le « beau parcours » d'Angélique, passée « d'une MFR à un BTS (très sélectif) ». La jeune fille est invitée à appeler la conseillère si elle trouve que « ça n'avance pas ». À l'issue de l'entretien, la professionnelle ignorera ma question relative aux incohérences statutaires et sur l'absence objective de réponse apportée par l'institution. Elle reportera la faute sur la jeune fille, qu'elle qualifiera de « sac de haine » et me prendra à témoin sur la façon dont cette dernière « l'a traitée ». Nous voyons ici de façon exemplaire, comment les conseillers reportent leur impuissance professionnelle sur les mauvaises dispositions personnelles de leur public, et non sur les causes structurelles. Nous avons noté, chez certains conseillers, une tendance à la naturalisation des mérites de certains jeune (« lui, c'est un tout petit, petit, petit niveau », « elle en a dans la tronche ») souvent massivement calquée sur les niveaux scolaires.
Nous avons aussi constaté une impuissance des conseillers vis-à vis des « petits niveaux universitaires », qui ont abandonné avant la licence et qui veulent se réorienter, sans avoir de d'idées précises. Ces jeunes sont considérés comme plus « autonomes » par l'institution, qui en conséquence leur « colle moins à la culotte ». La plupart du temps, il s'agit de « dégager un projet professionnel » que les professionnels délèguent à des organismes privés spécialisés dans le bilan de compétences. Celui-ci peut s'avérer improductif et faire émerger des compétences tout à fait contradictoires. Nous songeons au cas de ce jeune, ayant abandonné en première année de géographique. La « Carte de compétences » qu'il a effectué lui certifie qu'il a des dispositions pour être alternativement critique d'art et conseiller financier. Ici, nous touchons la limite de cette institution douce qui hérite, du fait de la massification universitaire et des difficultés d'accès aux segments les plus stables du marché du travail, d'un public de type nouveau, qui était jusqu'aux débuts des années 2000, relativement protégé de la fréquentation des Missions locales. D'un niveau scolaire proche de celui des conseillers, ce public semblent venir leur signifier la limite de leur action, notamment quand il est en demande d'orientation et qu'il maîtrise déjà en partie les techniques scolarisées de recherche d'emploi. Les entretiens individuels donnent à voir des échanges témoignant quelques fois d'une forte proximité culturelle. Nous avons à l'esprit cet entretien de premier accueil d'un jeune sortant d'une première année universitaire. Quand il déclare à la conseillère se consacrer à la pratique du violon, les deux protagonistes se lancent dans une discussion d'une vingtaine de minutes sur les mérites de l'acoustique du Conservatoire de musique, les deux filles de la conseillère se consacrant elles-aussi à une pratique instrumentale.

1Nous empruntons cette formule à V. Dubois.
2Dubois V., La vie au guichet, Relation administrative et traitement de la misère, Économica, coll. Études politiques, 1999, p.41
3On voit bien ici comment la conseillère tente « d'accrocher » la jeune fille, en recourant à ce que V. Dubois nomme « la personnalisation des procédures ». Dubois V., La vie au guichet, Ibid, p.18