vendredi 29 novembre 2013

Dissémination de novembre : Le "Voyage" au cinéma


Le camarade Renaud Schaffauser, tenancier de l'excellent blog  Le Pelikan, dans le cadre de la désormais classique Dissémination mensuelle de la web-asso des auteurs, a fait une proposition thématique consacrée à la littérature et à son adaptation cinématographique.

Soyons franc, notre inculture en ce domaine est à peu près totale et, en quelque sorte, le ciel nous est tombé sur la tête quand nous avons découvert la proposition de l'ami Renaud. En outre, les adaptations que nous avons pu voir ont le plus souvent été source de déception (des Frères Karamazov jusqu'au récent On the road, notamment).

Et puis, le regard perdu le long des travées de notre bibliothèque, l'oeil s'arrête sur la tranche d'une précieuse antiquité trouvée par hasard, ô joie, chez un bouquiniste, datant de 1968 : Les Cahiers de l'Herne en poche-club, aux éditions Pierre Belfond, et consacrés à Céline.

Et là, la retranscription d'un récit oral de l'adaptation du Voyage au bout de la nuit (1932) par Céline lui-même (que l'on trouve aussi dans le volume I de la Pléiade)... C'est aussi l'occasion de suggérer  aux metteurs en scène Une Vie à Meudon, avec pourquoi pas, un J. Dutronc émacié jouant Céline, C. Frot interprétant Lucette Destouches, où l'on pourrait croiser C. Rich, A. Dussolier, interprétant G. Gallimard ou M. Aymé. En noir et blanc.

Mais, "n'est-ce pas",  nous ne sommes pas cinéaste...





Le "Voyage" au cinéma



Comment Céline imaginait l'introduction et la fin du « Voyage au bout de la nuit », dans une adaptation cinématographique. Propos recueillis au magnétophone. 1960, Meudon.


 Alors voilà ... En Juillet 14. Nous sommes avenue du Bois. Nous avons là trois parisiennes assez nerveuses. Des dames de l'époque, de l'époque de Gyp. Et alors on entend, mon Dieu, ce qu'elles disent. Et passe dans l'avenue du Bois, passe dans l'allée cavalière, un général, et son officier d'état-major qui suit par-derrière, à cheval, évidemment à cheval. Alors, la première des dames, mon Dieu mon Dieu : "Ah ! Dites donc, le général de Boisrobert, vous avez vu. - Oui, j'ai vu. - Il m'a saluée, je crois ? - Oui, oui, il vous a saluée. Moi, je ne l'ai pas reconnu. Ça ne m'intéresse pas vous savez. - Mais l'officier d'état-major, c'est le petit Boilepère, oh, il est venu avant-hier, il est assomant, n'ayez pas l'air de voir, ne regardez pas, ne regardez pas. Vous savez, il nous a parlé des grandes manoeuvres de Mourmelon ! Oh, il m' a dit, c'est la guerre, je m'en vais, je pars... il nous assomme, n'est-ce pas, avec la guerre...


Alors on entend une musique dans le lointain, une musique sonnante, guerrière.
Vous croyez, oui, vraiment ?
Oh oui, avec cette guerre, ils nous assomment, ma chère amie. Les promenades militaires maintenant, le soir, ça a l'air de quoi ? C'est une guinguette, c'est pas possible... A Longchamp, la dernière fois, j'ai vu les soldats avec des bourguignotes, des espèces de casques, c'est pas croyable, c'est très laid, ils s'enlaidissent, c'est ça qu'ils appellent faire la guerre. C'est ridicule, n'est-ce pas, ridicule. Oh, oui oui oui c'est ridicule... Oh, tiens, voilà l'attaché d'ambassade d'Espagne ? Il parle de guerre aussi, mon petit, c'est effrayant, oh j'en ai marre alors, il vaut mieux aller à la chasse tirer des faisans. Des guerres à cette époque-ci c'est ridicule, enfin, c'est inconcevable, c'est pas croyable ces choses-là. Ils ont des refrains imbéciles, non vraiment, c'est du Maurice Chevalier, il est très drôle d'ailleurs, il fait rire partout.
 Et voilà, oui, c'est tout.
Ah, parlez plutôt de la bataille de fleurs, la bataille de fleurs, ça oui, c'était joli, c'était gracieux partout. Mais maintenant ils partent à la guerre, ça c'est idiot n'est-ce pas, c'est pas possible ça ne peut pas durer.
Bon, bien, alors là nous avons un lever de rideau, nous sommes entrés dans la guerre. Bon. À ce moment-là vous pouvez partie dans Paris présenter un autobus, il y a des vues saisissantes, l'autobus qui descend vers le carrefour Drouot, l'autobus à ce moment-là prend un galop, c'est rigolo ça à voir, l'autobus Madeleine-Bastille, à trois chevaux, ah bien vous prenez cette vue-là. Bon, bien. Alos à ce moment-là vous rentrez dans les paysages. Vous prenez les paysages qui sont dans le Voyage. Il faut relire le Voyage – ça c'est ennuyeux. Il faut trouver dans le Voyage des choses qui existent encore. Le passage Choiseul vous pouvez certainement le prendre. Mais il y aurait Epinay, la montée d'Epinay, vous aurez encore... Suresnes, vous pouvez prendre, mais ça ne ressemble plus à ce qui était... et puis vous pouvez prendre les Tuileries, vous pouvez prendre le square Louvois, les petites rues, ça, c'est à voir, ce qui colle avec vos affaires.
Et puis, il y a la mobilisation. Bien. À ce moment-là vous rentrez dans le Voyage. Là alors, c'est où les héros du Voyage partent à la guerre, ça fait partie du grand film. Faut du pognon pour ça...
Puis alors, la fin.
Alors là je vous laisse une partie rêveuse, et puis vous pouvez représenter, peut-être un paysage de la Meuse, là où j'ai commencé la guerre d'ailleurs, un peu les Flandres, bon, très bien, vous n'avez qu'à voir, c'est évocateur, et puis tout doucement vous commencez à faire partir ce roulement de la canonnade. Ce qui marquait la guerre, pour les gens de 14, quand ils arrivaient au front, c'est la canonnade, de part et d'autre. C'est un roulement Blom belolom belom, qui était une espèce de meule où passait au fond l'époque. C'est_à_dire que là, devant vous, vous aviez la ligne de feu, et c'est là qu'on allait crever, c'est là que les gens allaient mourir. Bon et alors il s'agissait de monter là à la baïonnette, mais ça se traduisait en gros par le feu et les incendies. Le feu, puis ça brûlait. Les villages brûlaient, tout brûlait. Le feu puis la boucherie.
Vous représentez comme vous pouvez, débrouillez-vous. C'est là que je compte sur le petit Descaves. Il faut une musique qui accompagne ce bruit de canonnade. Boh, une musique assez sinistre, assez wagnérienne, assez profonde, et ça il peut couper dans les bibliothèques, pour ça. Une musique qui accompagne tout. Très peu de phrases. Très peu de mots. Même dans la grande histoire, même dans les trois cents millions. La canonnade. Belombelolom Bom, tactactac. Des mitrailleuses, il y en avait déjà. De la mer du Nord à la Suisse il y a avait un ruban de quatre cent cinquante kilomètres qui n'arrêtait pas de brouter de l'homme, et de part et d'autre. Ah, ben oui, le type qui arrivait là, il disait, c'est là que ça se passe, c'est la guillotine, quoi. C'est là qu'on se massacrait. C'est pas du rêve ! Et il en est mort un million sept cent mille. C'est pas un petit peu ! Avec des reculs, des avances et des reculs, des boboums plus puissants, des gros canons, des petits, pas beaucoup d'avions, non, vous pouvez représenter un vague avion, c'était pas grand-chose, non, ce qu'on craignait, c'était la canonnade très nette. Les Allemands, eux, avaient de gros canons qui étaient une grosse surprise pour l'armée française, des 105, on n'en avait pas. Bon. Et des bicyclettes qu'on pliait, qu'on cassait.
Alors, pour finir l'histoire, le Voyage, vous voyez, il finit, ben, il finit comme il peut, quoi, mais alors, justement, il y a un e fin, une terminaison, une signature du Voyage, vivante, alors. Le livre se termine en paroles philosophiques, ça se termine pour le livre, mais pas pour le cinéma. Alors au cinéma voilà. Je voyais une fin : celle-ci. Il ya un vieux bonhomme – qui est Simon dans mon esprit – qui est gardien du cimetière, du cimetière militaire. Bien, il est vieux, maintenant, il a soixante-dix ans, il peut plus. Ben alors le directeur du cimetière militaire, qui est conservateur, un jeune homme lui a signifié qu'il est temps de sortir... Ah, il dit, je veux bien, j'demande pas mieux parce que je peux plus y aller... Parce que voilà, on a bâti pour lui une cabane aux environs de Verdun, quoi, une cabane, et alors, de cette cabane Adrian, une baraque Adrian qu'on lui a laissée, il fait un peu buvette aussi en même temps, et puis il a un gramophone, et alors, de l'époque, hein ! Alors , dans la buvette, eh ben il donne à boire aux gens et il dit, il raconte son histoire, à beaucoup de gens, et on voit la buvette, et alors il y a des gens qui viennent, il y en a beaucoup qui venaient, mais qui viennent plus, pour voir les tombes des chers disparus, il se sent bien vieux, hein, et puis pour y aller c'est assez difficile, c'est si difficile qu'il y va plus, lui, parce u'il dit je suis trop vieux, j'peux pas, bouger. Faire trois kilomètres à travers les sillons, c'est merdeux, c'est impossible, je reviens crevé, n'est-ce pas, j'peux plus, j'peux plus, ah, non. Alors il a l'occasion de dire ça, parce que le conservateur du cimetière lui a trouvé quelqu'un pour le remplacer. Et qui c'est ce quelqu'un pour le remplacer ? Ben, ce sont des... ce sont des Arméniens. Une famille d'Arméniens. Il y a un père, une mère, et cinq petits enfants. Et pourquoi qui sont là ? Parce qu'ils étaient en Afrique comme font tous les Arméniens (sic), et on les a foutus à la porte de l'Afrique, et on leur a dit vous allez vous réfugier là-haut, vous aller trouver un cimetière, vous aurez un bonhomme qui va foutre le camp et vous allez le remplacer. Ah, puis il dit, c'est bien, parce que les gosses ils sont malades, l'Afrique c'est tout de même trop chaud pour eux. Alors Simon les reçoit. Le gardien de cimetière. Il a sa casquette, tout. - Ben, il dit, vous allez me remplacer, ben ici vous savez, vous aurez pas chaud, hein ? C'est bien si vous voulez faire un peu de feu vous-mêmes, chercher un peu de bois. Alors le bois c'est une marmite avec laquelle il fait son feu, mais il dit : - Moi, j'peux plus tenir, parce que faut que j'cavale. Dans le temps, il y avait des Américains... Il y a toujours des Américains, aussi, là-dedans, vous verrez, vous les trouverez... alors, moi, je veux vous conduire jusqu'à la porte où ça se passe, c'est pas loin, c'est à un kilomètre à peine, mais moi j'peux plus... - parce qu'il boite, en même temps, n'est-ce pas, il boite, - moi j'suis mutilé, mutilé à quatre-vingt pour cent de 14, ça compte ! Ben j'm'en irai chez ma sœur. C'était une belle vache. Elle demeure à Asnières ! C'était une salope, je l'sais ! Elle me dit de venir, elle me dit de venir mais j'sais pas si je m'entendrai avec elle, moi, maintenant, j'l'ai pas vue depuis trente ans, c'était une saloperie, elle doit être encore plus salope maintenant. Elle est mariée, elle me dit qu'ils ont une chambre, peut-être, ben oui ils ont une chambre, j'sais pas ce que je ferai là-dedans, enfin, j'peux pas rester là, n'est-ce pas, j'peux pas faire le service, j'peux pas. Il y en a pas beaucoup, de service, maintenant, il y en a deux, trois, qui viennent, il y en avait, dans le temps il y en avait des masses qui venaient, pour le souvenir, , des Français, des Anglauis, il y a de tout, là-dedans, là-bas, mais vous verrez, on m'dit, ah, faut remettre les croix, ben, il y en a de tombées, évidemment, le temps a fait son œuvre, les croix peuvent pas tenir toujours, alors j'ai remis des croix comme pu pendant longtemps puis maintenant j'y vais plus, ah, non, j'peux pas y aller, après je me couche vous comprenez, j'peux plus, ben, me coucher ici, hein, c'est pas très drôle, puis j'ai personne, alors, ils viennent, et justement il y a une bonne femme qui vient, une Américaine, une très vieille Américaine qui dit, ben : - Je voudrais voir mon ami John Brown, mon cher oncle qui est mort, là, vous n'avez pas ? - oh, il dit, ça c'est dans les registres, attendez je vais regarder, ah, je vais vous montrer le registre, là, - il montre le registre, et il dit – Ah, je le tenais bien, ça faut être juste, hein, voyons, Brown, Brown, Brown. Ah, oui, oui, oui, oui. Oh, ben vous savez, c'est au cimetière des Fauvettes, là-bas, dame, c'est difficile à retrouver maintenant. Non, non, tenez, lui, là, avec sa femme et les enfants, c'est amusant les terres, ils vont remettre ça en ordre ; et puis alors, vous comprenez, moi j'peux pas, je vous le dis, ça c'est pas la peine, madame, je vous assure vous vous engagerez là-dedans, eh ben vous savez, pour le retrouver, il est bien là, dans mon registre, mais il y a très longtemps que je suis pas allé voir, l'Américain, c'est très loin, au moins deux kilomètre et demi d'ici, non, non, ils vont faire ça, eux... Mais je peux toujours vous servir ce qu'il y a, j'ai de la grenadine, du citron... Oh, il vous faut un petit café, ah, oui, un petit café, ça se refuse pas, ça, je vous fais un petit café...
Alors il fait un petit café, n'est-ce pas, il sent la gonzesse. Ben, il dit, voyez-vous ma sœur, là à Asnières, prenez du café, prenez du café ? … je sais pas si elle sait le faire, après tout. Une garce, oh, ça, je le dis. Ben, j'sais pas ce que je vais faire, moi, enfin faut bien que j'm'en aille. Alors voilà, bien, je vais partir, oui, je vais m'en aller, ben je vous laisse avec. Ah ! N'ayez pas peur (parce que les autres ils ont un peu la tremblotte). Oh, on n'a pas chaud, ici, mais pour avoir chaud vous avez qu'à mettre du bois... c'est tout simple. Ah, vous allez voir, c'est pas rigolo, tiens un peu de musique. Ah, il était bon, ce gramophone-là, il est parfait, hein, ah, il était d'époque, il était très bien, c'était un... alors il sort un truc à la main, et on joue les disques de l'époque, mais alors de l'époque, n'est-ce pas, - Viens Poupoule ! Ma Tonkinoise ! - Ah, ça, c'est plus drôle, ah, vous pourrez faire ça tout l'été vous savez, ça reviendra le monde quand ils auront un peu déblayé, c'est question d's'y mettre, hein ? Et ben madame, vous retournez ? Vous vous en allez à Paris ? Vous avez une voiture ? Ah, ben dites donc, ça m'arrangerait, ça alors, retourner en voiture...


Ici, Céline, figurant.








samedi 9 novembre 2013

Et la ville crisse



Bientôt la ville crissera drue sous les soubresauts de la vie ordinaire. Solitaires ou par grappes, ils se dirigent vers leurs obligations. Tous convergent à un moment sur la grande place, aérée les autres jours mais qui ce matin verra se finaliser la traditionnelle patinoire. Alors, le pas un moment contrarié par de nouveaux contours, on lève rapidement le nez et on bifurque en gardant le point de mire.

La mairie Empire rénovée brille déjà de tous ses feux, quelques élus se préparent avant l'inauguration depuis des semaines annoncée.

Sombres mines des garçons de café au périmètre ainsi rétréci et qui se farciront dans les jambes la multitude des enfants bouillonnants, glissants sur la glace artificielle et hurlants, avec les parents encourageants tapants du talon pour faire déguerpir le baiser du froid et qui prendront les boissons chaudes au stand quasi-gratuit et plus chez eux.

À la terrasse du café de la paix, on verra passer une guerre. Celle des courses de Noël, celle de la barba-papa trop chère, celle des parkings bondés, celle des listes de cadeaux à faire tombées des poches, celle des vins chauds trop vite bus qui montent à la tête mais l'édile arrive et en claquant la portière réajuste cravate et sourire. Sert quelques mains. Regard surplombant son œuvre et sa cité, il a refusé des postes nationaux. Proche des gens, il s'en flatte. Il ne voit pas ceux qui passent et le dévisagent avec la taxe d'habitation encore au travers de la gorge. Il a repéré là-bas l'estrade où il montera, avec les apôtres du compromis, pour dire à ses si chers concitoyens que.

Le grand mouvement en étoile vers les points de mire se disperse. Les engeances s'apprêtent à oeuvrer en se saluant du menton, chacune depuis son coin. Les fractions fumeuses pactisent un court instant. Tu vas bien. Frisquet. T'as vu combien ça coûte cette année tu veux du feu on est convoqué pour les résultats de l'audit. Banquiers agents immobiliers chambres consulaires cher maître à 10h20 dans mon cabinet c'est entendu madame le juge je vous faxe l'enquête de personnalité.

Valse des vitrines à louer vendre changement d'enseigne de propriétaire avec tous ces travaux le punk avec son chien rote après la gorgée inaugurale et regarde dédaigneux le flot des lycéens qui se déverse de la ligne 15 pas fait les fonctions pourtant facile èfehicksyégaltroisquatrevingtneuf. T'as vu comment il t'a regardé non mais tu vois rien sérieux ! En descendant, mais si. Mets-toi à côté de lui pour les groupes d'anglais. Dans trois jours vous êtes ensembles. C'est vraiment de pouffiasses celles-ci, oui, t'as vu les notes qu'elles ont eues et quand elles lisent on dirait qu'elles comprennent pas ouais carrément. Le troupeau en slim et brûlant de toutes ses hormones s'engouffre mollement derrière la grille du lycée. devra se contenter de rêver sa vie.

D'autres poussent soupir en pénétrant dans l'open-space enfin c'est mieux je trouve que d'être comme celle d'en face en équilibre faire la vitrine de Noël oh m'aurait pas déplu d'être dans les fringues attends à Noël c'est dinnngue le monde qu'ils ont oui mais faut sans cesse refaire les piles et la patronne c'est une sacrée connasse il paraît c'est pour ça qu'elles restent jamais longtemps

Pousser la porte de l'Église
Mettre le crissement derrière soi.
Pardonnez-moi, Seigneur.
Je ne les aime plus.

dimanche 27 octobre 2013

"Sac de haine" Dans les cales du monde social : Acte unique et sans terme

Un sac de haine
ou des « Des cas institutionnellement non-pertinents »1



Il est une sorte de public qui est amené à se rendre à la Mission locale et qui s'avère particulièrement problématique pour les conseillers.

Théoriquement, l'institution à vocation à s'adresser à tous les jeunes de 16 à 25 ans. Pourtant, une fraction de cette classe d'âge ne peut bénéficier d'aucun dispositif proposé par la Mission locale en raison de son statut.
En effet, il n'est pas rare de voir se présenter des jeunes qui sont en cours de cursus scolaire. Pour les jeunes majeurs, il s'agit de mettre un terme à ce statut en s'inscrivant au Pôle Emploi afin de « bénéficier » du statut de demandeur d'emploi. Il est frappant d'observer l'insistance des conseillers sur ce point, qui vient clore de façon systématique chaque entretien de premier accueil. Nous faisons l'hypothèse que les nombreux a priori positifs que les jeunes formulent sur la Mission locale viennent du contraste saisissant avec cet espace identifié comme largement bureaucratisé, favorisant un traitement standardisé et impersonnel qu'est Pôle Emploi.
Pour les jeunes qui se rendent pour la première fois dans cet « espace-jeunes », et peu socialisés à l'espace de gestion du chômage, les conseillers peuvent être identifiés à un vaste bureau d'aide sociale, au statut non défini et toujours susceptible d'apporter une solution aux problèmes rencontrés, quelques soient leurs natures. La Mission locale peut alors être victime de sa réputation quand son personnel n'a pas de réponse, et par un jeu de miroir, se retrouver assimiler à un espace subalterne, sans réelle prise sur les difficultés rencontrées par certains jeunes.
Dans ce cas, les entretiens individuels deviennent le lieu « d'expression du ressentiment social »2.
Par exemple Angélique, 22 ans, en « rupture familiale », a été orientée vers l'institution par une assistante sociale du CROUS. La jeune fille touchait une bourse de l'enseignement supérieur jusqu'à ce qu'elle abandonne sa deuxième année de BTS. Elle travaille au noir quelques heures par semaine dans un restaurant d'un autre département et n'est pas inscrite comme demandeuse d'emploi. Le coût de ses trajets pèse dangereusement sur son maigre budget. Elle suit par correspondance des cours privés pour devenir décoratrice d'intérieur. Elle ne relève donc pas du CROUS. Après des incompréhensions réciproques, très vite la conseillère constate « qu'elle ne va rien pouvoir faire ». La jeune fille étant considérée comme lycéenne au sein d'une école privée, non reconnue par l'État.
La jeune fille émet alors le souhait de trouver une formation par alternance dans le domaine de la décoration. La conseillère lui dit qu'elle ne peut-être rémunérée puisque sortie de formation initiale dans l'année, ce qui constitue, selon la conseillère « une contrainte hallucinante ». Angélique réplique alors vivement :

Angélique : C'est pour ça que j'ai arrêté mon BTS (en Économie sociale et familiale, débit vif et rapide). Pour éviter d'être à votre place et dire des choses aussi aberrantes (léger rire, forcé), vous voyez...


La conseillère précise qu'il s'agit d'un choix politique de la région et conseille alors à la jeune fille de vite s'inscrire à Pôle Emploi et de travailler quatre mois pour « attraper le statut de demandeur d'emploi indemnisé ». La conseillère se livre alors à une sorte d'activisme professionnel en proposant toutes sortes d'emploi (restauration, jardinage, téléphonie) et de « tuyaux » (Forum des emplois saisonniers, recrutement massif au Futuroscope). Elle lui fait également partager ses visites dans les centres d'appel et opère de fines taxinomies sur les modes de recrutement, les conditions et le rythme de travail, les moyens d'optimiser les chances pour la jeune fille d'être retenue. Il s'agit alors pour la conseillère de mettre en scène l'étendue des réseaux de l'institution en partageant, sur un mode proche de la complicité, ce que seuls les initiés peuvent savoir des « coulisses ». Étant parvenue à faire oublier les différentes incompatibilités statutaires, la conseillère la fait revenir sur sa rupture familiale3. Angélique revient sur ses mauvaises relations avec ses parents, sur son sentiment d'être la mal-aimée de la famille. Sur sa mise en internat à l'âge de douze ans dans une MFR où elle a été violée, sur sa tentative de suicide l'année suivante. L'entretien se clôt sur l 'évocation d'une psychotérapie familiale par la conseillère et sur le « beau parcours » d'Angélique, passée « d'une MFR à un BTS (très sélectif) ». La jeune fille est invitée à appeler la conseillère si elle trouve que « ça n'avance pas ». À l'issue de l'entretien, la professionnelle ignorera ma question relative aux incohérences statutaires et sur l'absence objective de réponse apportée par l'institution. Elle reportera la faute sur la jeune fille, qu'elle qualifiera de « sac de haine » et me prendra à témoin sur la façon dont cette dernière « l'a traitée ». Nous voyons ici de façon exemplaire, comment les conseillers reportent leur impuissance professionnelle sur les mauvaises dispositions personnelles de leur public, et non sur les causes structurelles. Nous avons noté, chez certains conseillers, une tendance à la naturalisation des mérites de certains jeune (« lui, c'est un tout petit, petit, petit niveau », « elle en a dans la tronche ») souvent massivement calquée sur les niveaux scolaires.
Nous avons aussi constaté une impuissance des conseillers vis-à vis des « petits niveaux universitaires », qui ont abandonné avant la licence et qui veulent se réorienter, sans avoir de d'idées précises. Ces jeunes sont considérés comme plus « autonomes » par l'institution, qui en conséquence leur « colle moins à la culotte ». La plupart du temps, il s'agit de « dégager un projet professionnel » que les professionnels délèguent à des organismes privés spécialisés dans le bilan de compétences. Celui-ci peut s'avérer improductif et faire émerger des compétences tout à fait contradictoires. Nous songeons au cas de ce jeune, ayant abandonné en première année de géographique. La « Carte de compétences » qu'il a effectué lui certifie qu'il a des dispositions pour être alternativement critique d'art et conseiller financier. Ici, nous touchons la limite de cette institution douce qui hérite, du fait de la massification universitaire et des difficultés d'accès aux segments les plus stables du marché du travail, d'un public de type nouveau, qui était jusqu'aux débuts des années 2000, relativement protégé de la fréquentation des Missions locales. D'un niveau scolaire proche de celui des conseillers, ce public semblent venir leur signifier la limite de leur action, notamment quand il est en demande d'orientation et qu'il maîtrise déjà en partie les techniques scolarisées de recherche d'emploi. Les entretiens individuels donnent à voir des échanges témoignant quelques fois d'une forte proximité culturelle. Nous avons à l'esprit cet entretien de premier accueil d'un jeune sortant d'une première année universitaire. Quand il déclare à la conseillère se consacrer à la pratique du violon, les deux protagonistes se lancent dans une discussion d'une vingtaine de minutes sur les mérites de l'acoustique du Conservatoire de musique, les deux filles de la conseillère se consacrant elles-aussi à une pratique instrumentale.

1Nous empruntons cette formule à V. Dubois.
2Dubois V., La vie au guichet, Relation administrative et traitement de la misère, Économica, coll. Études politiques, 1999, p.41
3On voit bien ici comment la conseillère tente « d'accrocher » la jeune fille, en recourant à ce que V. Dubois nomme « la personnalisation des procédures ». Dubois V., La vie au guichet, Ibid, p.18

jeudi 24 octobre 2013

Dissémination avec Christophe Grossi



Dans le cadre de la Dissémination d'octobre de la web-asso des auteurs proposée par Noëlle Rollet, nous sommes particulièrement heureux d'accueillir Christophe Grossi.

Si la proposition de l'amie Selenacht concerne le "journal intime ou d'écriture", le projet développé par C. Grossi dans la route nationale ; même s'il en paraît de prime abord quelque peu éloigné ; peut y tenir toute sa place, certes de façon quelque peu fantasmatique.

Expliquons nous-en.

La route, donc. Support au flux des sensations. Rattachée au fil de la pelote des jours qui se font, refont, parfois se défont. Les plis singuliers d'un virage, au tournant duquel se dessine le temps qui vient et qui se rapproche et va nous accrocher un moment de la journée.

Route et mémoire. Paysages et temps qui défilent. Projection et introspection. Consignées, plus ou moins consciemment. La soirée de la veille, les projets de fin de semaine. 

Sur ces routes, les consciences s'encochent. Si singulières. Si impersonnelles. Des véhicules scandent le temps. Des regards les suivent.

Les minutes s'égrènent. Toutes les voix se confondent pour se confier à elles-mêmes sur et au bord des routes. Chacun sa route. Chacun ses jours. Sur le grand support asphalté auquel rien de nous ne peut échapper.

Christophe Grossi nous le dit magnifiquement.



croiser

 





C. a tout de suite remarqué que la pharmacie se trouvait au numéro 191 en face de la mairie – numéro 222 –, à équidistance de chaque entrée du bourg.
F. parle de trou du cul du monde quand elle désigne le coin où elle est habite.
J. enregistre depuis son poste d’observation toutes les réactions des automobilistes ; les étranges, les bizarres et les pas correctes il les envoie aux flics.
S. redoute l’abstention et les votes extrémistes lors des prochaines élections.
X. recense et photographie le patrimoine architectural et industriel de la région : manufactures, usines, demeures patronales ou cités ouvrières.
R. n’aime pas quand on dit que sa région est dévastée, minée ou en ruine.
H. apprend que les médecins, parce qu’ils sont débordés, se débarrassent de leurs patients en leur prescrivant ce qu’ils leur réclament : calmants, somnifères, antidépresseurs, anxiolytiques.
Z. aimerait répondre à leur douleur.
O. écrit dans son carnet, Des bobos en somme tout ça, des commotions, pas de quoi s’alarmer.
J.-P. se rend chez les gars qui travaillent à la chaîne, enquête sur le paternalisme ouvrier, sur son rapport au lieu d’habitation notamment et recherche les traces d’une domination à travers la mémoire collective.
P. lit dans le journal local, Aucun décès à signaler, des blessés oui, des dommages collatéraux oui, aucune personne portée disparue.
E. répond, C’est partout pareil on voudrait dormir, on voudrait ne plus avoir peur, on voudrait être moins angoissé, on a le droit à une cellule psychologique, on va porter plainte et demander réparation.
A. note que le nombre de psychotropes prescrits par les médecins est en hausse et que cela génère des problèmes de stock et de réassort.
J.-Y. dit avoir poursuivi son activité alors que ses patrons avaient quitté le navire.
M. prétend que c’est toujours ici que les nuages sont les plus noirs, les températures les plus basses (sauf au mois d’août), les hivers les plus rigoureux et les étés les plus suffocants.
K. est persuadé que le taux de chômage est supérieur à la moyenne nationale, que les vents sont cinglants et porteurs de radioactivité, qu’il y a plein de cancers inconnus à cause de ça : la peur de perdre son boulot et tout ce qu’on avale.
Ph. filme clandestinement les ouvriers, leurs silences et leurs mains qui parlent pour eux.
D. se demande combien de temps il tiendra dans ce bourbier.

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
Ici, Christophe Grossi nous présente son projet. 

Nous le remercions encore vivement d'avoir accepté de nous prêter ce texte, qui n'est pas prêt de disparaître dans le rétroviseur.

mercredi 23 octobre 2013

Mon espoir fauché


Mon espoir fauché
Quand j'ai dit aux parents :
« Je veux être poète »,
J'ai vu s'épanouir leurs sourcils
Et bien discerné l'infime
Rétrécissement de leurs pupilles

Comme l'automne
Qui lentement
Emmène dans son vent
Les derniers soubresauts
De la chaleur d'été
Sur les champs de blé coupé
La paille rouge comme le sang

Tendu comme l'arc
Mon espoir fauché
Provoquant courroux
Et nuits sans sommeil

Devenu l'ingrate bête
Qui jusqu'à leur lit
Se faufilant incestueux
De sa langue d'acier les faire d'effroi frissonner

Ils songeait au lait et à tous les bienfaits
Qu'ils m'avaient
À moi leur espoir prodige
Avec constance prodigués

Ce qu'on semblait vouloir pour moi
C'était le rang commun

Il me fallait apprendre
À guetter les interstices
Malgré mon espoir fauché
Pour là seulement baisser enfin les bras

Et hors de la visée des miradors
Invisibles vous quadrillant
Entre statuts et certificats
La pesanteur de la naissance
Vous délivrant quittances d'institutions

Toujours plus sophistiquées

S'abandonner aux remous du rivage
C'est un bien vil échafaudage

Mais quelque soir venu pourtant
Mon espoir fauché
Reprendra gouvernail
Les voiles se tendront à nouveau
Et allant vers l'Orient
Loin des rôles et des masques des jours
Contre le vent des faucheurs d'espoir

Je leur reprendrai mon espoir
Et les lécherai d'une langue vermeille

mercredi 16 octobre 2013

Le songe de Sonia



La silhouette de Nathan
Là-bas loin un peu
Si près contre sa peau avant
Bien avant

À présent les détergents
Se mêlent aux bains
Un peu
Mais quand même
Font les yeux rouges

Me disait Ils Font Peur
Quelques fois
Les yeux que j'ai pas ma faute
Les passer aussi eux à la javel
Les dissoudre
En avoir des neufs
Des tendres et oublieux
Biffer les regrets
Biffer les trajets vers cette barre

Donne-la moi cette main
C'est nous ce petit visage déjà
Comme anxieux
C'est ma petite taularde que je lui dis
À cause de la grande mobilité des yeux
Qui voit tout on dirait
Toute pitié pour papi-fauteuil
Tu verrais comme elle lui caresse la joue

Je ne sais pas si tu peux me parler
De voir ta bouche s'animer
Après si longtemps j'ai crié pourtant
Tu m'as opposé ton Silence
Me reste Défiance un peu
Et beaucoup de Méfiance

La patience je crois qu'il ne m'en reste plus
Cesse de me scruter moi et elle,
Regarde-la

mardi 15 octobre 2013

Le songe de Nathan



Avoir fait combien de ces rêves inutiles
Avant d'arriver à celui-là ?
Les ondes chaudes semblent faire mirage
Mais c'était bien présent
Au fin fond de sa conscience qui s'éveillait
Au rythme des marteaux piqueurs-frelons
Cet effrayant bourdonnement qui s'approche vif

En proie à la panique tranchante
Et à la fugitive admiration
Qu'on porte à ces couleurs

Semblable à la mosaïque andalouse
Sur la peau l'inouï dégradé
Juste avant la violette enflure

Il y avait la fontaine qui coulait
Au centre du patio avec autour les palmiers nains
Les obliques du soleil tombaient sur les cheveux détachés de Sonia
Ses épaules et l'échancrure dissimulée par les gestes lents de l'enfant
Là Concret Présent
La fuite n'était plus possible


Mieux que laper miel et lait coulant sur la mie soyeuse
D'un pain réconfortant
La peau qui implore forme maigre défense
Comme un film de rosée au goût
De fenouil électrisé – léger, léger
Tel Xanax que l'on suçote sous la langue – remontant la file à l'envers
Mais refroidi toujours les yeux barbelés
Sonia Sonia Sonia
Nous sommes maudits entre tous
Nous et nos piteuses cordonnées

En ab(sc)isses et en ordonnées
Hanane de valeur nulle
Mais centrale désormais
Nous nous sommes reproduits
Voguent les impondérables aléas
Bientôt Noix trouée en haute-mer

Fatum derisio
Ou je-ne-sais-quoi
Apprends à prononcer son nom
Entre les échos des marteaux piqueurs-frelons