mercredi 13 octobre 2021

Repos

 Repos


Je me repose dehors à la levée du jour

C’est à dire entre jour et nuit

Quand le noir de la nuit

Devient gris

Puis sensiblement

Violet

Les bêtes bruissent

Les aboiements au loin

Les contours des arbres se dessinent

Dans le noir du presque nuit

Du déjà gris

Péroraison de petits volatiles tranquilles

Avant le ronflement du grand mouvement

Sur le périph

Doux repos d’avant les visages humains

D’avant les corps humains

D’avant la voix humaine

Sentir l’air sur le crâne

Ne pas lâcher l’immaculée naissance du jour

La maintenir en pensée la capter l’enfouir dans le regard

Pas encore souillée par les mouvements humains

Les gesticulations et l’incontinence verbale

Bien faites pour donner un air de sérieux 

Aux puériles activités

Ça y est

Les volets claquent

On devine l’implacabilité de la nouvelle journée

Bruits d’eau

Toux

Les cafetières tournent

Les moteurs tournent

Les cerveaux tournent

Les volants vont tourner

Les pieds vont marcher piétiner ratiboiser cette belle journée

Toutes unités centrales allumées

Toutes les paires d’yeux rivés sur les écrans

Les conversations avortées entamées terminées

L’ordre du jour des réunions

On peut dire que la plupart des activités consisteront bientôt uniquement

A concevoir

A distribuer et à vendre du papier toilette

Il sera bientôt interdit de penser à autre chose

La belle journée que je vais passer à

Me reposer

Je vais même laisser

La télévision me regarder

Parce que je suis fatigué

Et que je dois bien me reposer

C’est ce que le médecin a dit

Il faut bien vous reposer

Car vous avez trop souvent envie de pleurer

Et contre les larmes faut éviter la contrariété

Surtout il faut bien vous reposer

Parce que vous pourriez exploser ou imploser

Je ne peux pas me prononcer

Sur la nature de la déflagration

Ce dont je suis certain

C’est qu’il faut vous reposer


Participation aux ateliers d'écriture de Laura Vasquez.

vendredi 1 octobre 2021

Tête de mort

 

Tête de mort


Tu travailles

Il travaille

Vous travaillez

Ils travaillent

Pour qui ?

Pour quoi ?

Comment on travaille ?

On travaille comme on peut

Quelles sont les conditions de travail ?

Elles sont mauvaises

Quelles sont les relations de travail ?

Elles sont mauvaises

Quel est le rapport hiérarchique ?

Il est mauvais

Le rapport hiérarchique te coupe la chique

Pour toucher ton chèque il faut te faire couper la chique

Le rapport de force n’est pas favorable

Le rapport de force est mauvais

Tu veux pas te faire couper la chique ?

Tu veux pas admettre que le travail c’est la liberté émancipatrice ?

Tu veux pas qu’on essore tes compétences ?

Tu n’as pas d’appétence pour le silence ?

Tu veux pas exécuter ?

La porte est grande ouverte

Tes hiérarchiques l’ouvrent et il y en a 150 qui s’engouffrent aussitôt

Le chantage au chômage

L'instrument disciplinaire

Ici, le chômage c’est suspect

D’ailleurs on ne dit plus chômeurs on doit dire demandeurs d’emploi

Dès que j’ai pu j’ai mis mon pied dans la porte

Ils avaient essoré mes compétences

Plus exactement ils disaient tu es trop critique

Tu ne veux pas exécuter

Tu ne peux pas exécuter

Tu es trop critique

On dirait que tu t’ennuies

Aux pause-déjeuner on peut pas te parler

Tu manges tu fais la gueule et tu files

Alors j’ai dit

Ah mais ça c’est parce que je trouve vos conversations sans intérêt

Quand je suis en pause je suis en pause je parle pas du professionnel

Vous, vous n’êtes que des professionnels

Et de bons petits citoyens

Vos opinions sur les sondages 

Vos taux d’emprunt avantageux pour la voiture pour la maison

Que vous passiez au solaire

Que votre banquier soit sympa

Ca m'indiffère

Vous dépassez jamais de la case allouée

Les cases faut qu’elles explosent

Je suis le kamikaze anti-cases

Ce serait plutôt ça mon job

C’est un job solitaire

Ca n’exige pas de compétences spécifiques

Je ne veux plus qu’un n+1 plus con que moi me dise ce que je dois faire et comment je dois le faire

Je ne veux plus en référer au référent

Je ne veux plus participer au salariat

Et le salariat ce n’est plus le travail quelqu’il soit

C’est l’environnement de travail

C’est l’étau

C’est la tête sur le billot 

C’est la collaboration

C’est la victoire écrasante de la sociologie des organisations

C’est la victoire du management participatif

C’est la gerbe

Je ne veux plus avoir la gerbe

Je veux être sain

Je veux être libéré

Je ne veux plus partir le matin quand il fait encore nuit

Je ne veux plus revenir le soir quand il fait déjà nuit

Et ne rien voir du jour

Ne rien voir grandir

Et le regretter bien plus tard

Quand c’est trop tard

Le travail c’est devenu un truc de mort-vivants

Sur leurs tombes ce sera pas inscrit 

“AURA ÉTÉ UN HONNÊTE SALARIÉ” 

Ils prenaient pas de place

Ils se sont contentés de leurs cases

Plus ou moins importantes

Avec leurs petites contributions

Salariés jamais considérés en entier

Les petits patrons c’est pire

Salariés d’eux-mêmes de leur plein-gré

On ne manque pas de héros

Et quand je vois ça

Je n’ai plus rien à en dire

Il suffit d’ouvrir les yeux

Une bonne fois

Et alors la grande liberté émancipatrice

Cette impératrice

Tu la vois bien en face

Toute sa tête de mort

BIEN EN FACE  



Participation aux ateliers d'écriture de Laura Vasquez


jeudi 23 septembre 2021

Ton corps

TON CORPS

Participation aux ateliers d'écriture de Laura Vasquez


C’est fou comme en peu de temps t’es devenu gris

Ce sont les effets des produits

Les effets des produits de la chimiothérapie

C’est fou comme tu as gonflé

Ton corps est sous l’effet d’un  immense gonflement

Ton cou est gonflé et ta voix est cassée

C’est l’effet de la chaîne ganglionnaire qui s’est formée

Tes bras sont gonflés on dirait des bouées

Pendant des années de beaux muscles bien noués 

T’avaient permis de bâtir des maisons de monter des motos

De déplacer à toi tout seul une bétonnière pleine jusqu’à la gueule

Et maintenant t’es là dans un lit du service d’oncologie 

Du second étage en partant dans la nuit d’automne

Je levais la tête et ta main jadis si solide

Nombreux étaient ceux qui disaient qu’elles étaient d’or que tu en faisais ce que tu voulais

Apparaissait à la fenêtre de la chambre 228

Ta main qui prolonge le bras et que tu lèves

J’attends encore un peu et ça y est, tu lèves le pouce

Des innombrables voyages que tu as fais celui-ci est le plus court

Fauteuil lit fauteuil lit fauteuil lit fauteuil toilettes lit de la chambre 228

C’est le plus court mais le plus éreintant de tous tes voyages

Et pour être encore plus lent traîner avec toi la perfusion et la machine à morphine

C’est ce qu’il y a maintenant de plus solide en toi

Partout sur ton corps, quand je te passe de l’eau de cologne parce que les douches tu n’en as plus la force

Je ne peux que voir les énormes hématomes verts sur ton corps gris

C’est comme lire les hiéroglyphes de la mort qui s’avance

Qui va prendre ce corps où pourtant battait si fort la vie

La force vitale énorme qui t’habitait

Ton yaourt et les produits protéinés tu peux même plus les manger seul

La petite cuillère est désormais plus lourde que la bétonnière

Ces mains si adroites ont déclaré forfait

Et comme le cathéter est implanté dans la fémorale

On t’aide dans les toilettes

Toi qui soulevait et portait les sacs de bétons de 50 kgs par deux

Un sur chaque épaule

Toi le champion à l’atelier de l’avionneur l’as des as de bowling golf ball-trap

Un peu paumé quand l’avionneur t’as mis dans les bureaux derrière un ordinateur

Cette salope de tumeur de partout elle t’a chopé

Et on avait beau s’y attendre comme des cons on continuait à espérer 

Et puis un jour le service de réa a appelé

On a attendu dans le sas

Rien qu’au regard de la nana, on a comprit

Ca a duré trois mois tout ça

Ton corps gris à la morgue ils l’ont refait devenir un peu blanc

En tout cas le visage

Ce visage si doux ton visage si doux tes yeux bleux si doux plus doux que le bleu des îles

A une année de la retraite


vendredi 17 septembre 2021

C'est comme, atelier d'écriture de Laura Vasquez

 

C’est comme


"L'école est l'école de l'Etat, où l'on fait des jeunes gens les créatures de l'Etat, c'est-à-dire rien d'autre que des suppôts de l'Etat. Quand j'entrais dans l'école, j'entrais dans l'Etat, et comme l'Etat détruit les êtres, j'entrais dans l'établissement de destruction des êtres"

Thomas Bernhard, Maîtres anciens




Emmener l’enfant à l’école, c’est comme lui faire rencontrer l’Etat. Mais pas de face, toujours de biais. L’Etat ne se montre jamais tel quel, à l’état brut, à l’état dénudé. Au début, c’est comme rencontrer une entité sans forme, qui se planque derrière des masques et des costumes divers, toute fardée. Le masque avenant de l’instit, le masque avenant de la cour de récré. C’est comme arpenter une nouvelle aire de jeux, c’est comme rencontrer pleins de copines et de copains dont l’enfant te parlera souvent par la suite.

L’école, c’est une rencontre avec l’Etat au cours de laquelle, bien progressivement, l’enfant devenu élève, c'est-à-dire apprenant des catégories d’Etat, vient y apprendre du solide, qui lui restera toute sa vie dans le corps et dans l’esprit. 

Emmener l’enfant à l’école, c’est comme l’emmener, en lui faisant rencontrer l’Etat, à une vaste entreprise sans pitié de dressage du corps et de l’esprit. Voilà le but de la rencontre entre l’enfant et l’Etat.

La rencontre avec l’Etat, c’est d’abord passer un portail muni d’une caméra et gardé par un agent de l’Etat qui rapidement reconnaît l’enfant et les parents.

Sur le fronton de l’école, il y a la devise de l’Etat : Liberté, Egalité, Fraternité.

Non loin de la devise de l’Etat, pavoisent les armoiries de l’Etat : Bleu, Blanc, Rouge.

Non loin des armoiries de l’Etat, il y a celles des amis de l’Etat : le drapeau de l’Union Européenne. Mais sur ces armoiries-ci, ce sont surtout les amis économiques et militaires de l’Etat.

C’est comme pendant les fêtes de famille, il y a amis et amis. Et certains de ces amis, il n’y a pas que des amis. L’Union Européenne, et c’est comme dire une évidence, dedans il y a des ennemis. C’est comme toutes les rencontres que l’enfant va faire à l’école. Parce qu’à l’école, l’enfant va se faire des amis et des ennemis. C’est comme tout. C’est comme à la cantine, des fois c’est bon puis des fois c’est dégueulasse.

Dans les classes, il faut de l’ordre. Donc des rangs, des rangées, des règles de vivre-ensemble (la blague) pour, déjà, que ce soit pas la guerre civile dans cette micro-société d’Etat. Et comme il faut de l’ordre, il faut aussi et surtout des figures d’autorité. D’où le maître ou la maîtresse. Pour l’enfant, c’est déjà réglé : sa figure d’autorité, elle parle comme une gamine et n’a aucun vocabulaire. Ça fait un peu plaisir de constater que l’enfant n’est pas tout à fait docile, que c’est pas une comme de la glaise prête à se laisser instruire et former. Parce que dans la classe, il y a le chant de La Marseillaise affiché. Il y a la Charte de la Laïcité. C’est comme maquiller le racisme d’Etat en pseudo-ouverture religieuse. Je vous passe les querelles - la religion, les aliments dans les repas, la cantine impayée etc. - ce n’est pas un texte polémique. Parce que l’Etat, c’est comme il sera seriné à l’enfant, c’est le lieu des droits humains, c’est la lumière des Lumières qui resplendit sur le monde. L’Etat, c’est comme un lumignon qui veille à ce que la tolérance gagne toujours et partout et tout le temps.

Et cette lumière, elle vient aussi de la poésie d’Etat, affichée sur les murs de la classe. Il y a Maurice Carême, Jules Supervielle et Robert Desnos. On y voit pas Lucien Suel, Charles Pennequin ou Laura Vasquez. La poésie d’Etat, c’est comme une bonne vieille copine mais très sélective dans ses affinités poétiques. Pour commencer, faut d’abord que les poètes soient morts pour avoir droit de cité au sein de L’Etat.

L'institution scolaire, c’est comme une leçon de sociologie en pratique. Y a pas besoin d’aller subir des cours magistraux de méthodologie administrés par des penseurs soi-disants “critiques” et qui n’ont jamais quitté l’école.  Ils sont passés de l’école à la grande école. La stratification sociale ou la domination, ça s’expérimente. Ça s'apprend pas. Ils font quoi ta maman et ton papa, comme métiers ? Je peux venir jouer chez toi samedi ? Si l’enfant est bon observateur, ça suffit. Parce que la question de la voie professionnelle à emprunter se posera très bientôt pour l’enfant. Et plus l’enfant grandira, plus il y pensera et l’Etat fera tout pour qu’il y pense, pour et par lui-même. C’est comme dire à l’enfant, il faut que tu te choisisses un métier. L’Etat lui dira plus tard, implicitement, au regard des notes et des couleurs que l’Etat lui aura attribué, qu’il ne peut pas pas choisir le métier qu’il veut mais un métier en adéquation avec ses compétences, qui sont de trois sortes : acquises, non acquises et en cours d’acquisition. Et comme l’Etat, c’est le parfait dissimulateur, jamais il ne parlera à l’enfant des tables de mobilité sociale. En revanche, l’Etat lui signifiera maintes fois fois ses insuffisances et peu à peu, se dessinera le destin scolaire et professionnel de l’enfant.

Pour ça, l’Etat met en place de faramineux salons de l’orientation, de découverte des métiers, des stages en entreprise. Des bonnes et des mauvaises filières. Moi, papa il est directeur d’un cabinet de prospection immobilière, il peut me prendre une semaine en stage. Moi, maman elle est femme de ménage et je trouve pas de stage.

Les tables de mobilité sociale, c’est comme les tables de multiplication mais en pire.

Merci l’Etat.


Participation à l'atelier d'écriture de Laura Vasquez

 


dimanche 12 septembre 2021

Fragile, atelier d'écriture de Laura Vasquez

Fragile 



Je suis fragile depuis ma naissance. 

Un kilo et trois cents grammes de tout petit Jésus fragile mais vivant. 

Comme lui, ils m’ont attaché, parce qu’ils me trouvaient fragile. 

Bien qu’il m’ait été dit qu’en me voyant mon parrain à vomi - ce qui montre bien que l’état fragile est difficilement supportable.  

Ils me nourrissaient par le biais d’un tuyau fragile planté dans mon nombril fragile de prématuré fragile.
 
Mes liens n’étaient pas fragiles, les parois de la couveuse n’étaient pas fragiles.  

Ils ont enfermé ma fragilité pendant deux mois et puis encore après, il ne fallût pas laisser le petit fragile pleurer car ma paroi abdominale fragile de nourrisson fragile aurait pu être transpercée par une hernie ombilicale pas du tout fragile. 

Fragile des pleurs pendant deux ans. Toute l’enfance, de fait, accoutumée au fragile, s’est passée à me protéger de ce qui aurait pu venir abîmer le fragile enfant.

Et du fait de cette constante protection contre tout ce qui aurait pu atteindre le supposé fragile, je me suis laissé entourer de papier bulle tout léger, lequel venait, de fait donc, garantir le fragile.

Plus j’ai avancé dans ma vie fragile, plus le monde s’est montré d'une impitoyable dureté.

Du béton pas fragile pour un sou. 

Du béton bien bétonné.

Et puis un jour le béton bien bétonné pas fragile a fracassé l’adolescent fragile enroulé dans son papier bulle et je me suis rendu compte que le papier bulle, c’était une bien fragile certification. 

J’ai pour ainsi dire perdu mon identité fragile à force d’être dans l’assignation fragile. 

J’en avais marre d’être fragile. Qu’est-ce que c’est face à la vie, un individu fragile ?

Je me demande. 

Je vous demande. 

Un individu fragile, voilà ce que j’étais devenu. 

Je me suis bien résolu à ne plus être un individu fragile. 

J’ai trouvé des expédients trop fragiles pour lutter contre mon état fragile. 

Puis du béton bien bétonné pas fragile est encore venu tombé sur ma condition fragile. 

Si bien que je suis un individu fragile et pour ainsi dire emmuré dans cet état fragile.  
Les autres, ils en ont par-dessus la tête de cet autrui fragile que je suis.

J’aurai mieux fait d’être liquide plutôt que d’être fragile.  

Ne jamais quitter le liquide d’avant ma naissance. 



 Participation à l'atelier d'écriture de Laura Vasquez