mardi 14 mai 2013

Orthopédie II



Moi, même si ça va être dur, je peux continuer. Lui, je ne sais pas, à le voir comme ça, les talons qui raclent, surveillé du coin de l'oeil par Francis, l'aide-soignant.

Ça fait déjà cinq minutes que Francis l'a posé là : je n'arrive toujours pas à voir s'il respire. Tous les mardis s'est la même ronde. Le week-end passé au plumard, dernière perfusion le lundi, pour préparer la semaine. Mardi, mercredi, jeudi, ils se remettent. Les électrochocs le vendredi. Les premiers jours, je ne voulais pas y croire et puis je me suis rendu à l'évidence : certains sont soignés par électro-chocs. C'est dans les sous-sols paraît-il. Ici, courent toutes sortes de bruits. Sur les médecins, les traitements, les infirmiers, les patients, les dérèglements, les façons d'y remédier qui sont relativement larges. Par exemple moi : "aboulie", traitement chimique simple. Mais moi, encore, ça va. Lui, là, il est bien dans les choux. Le concierge de profession, lequel un jour à vidé les ordures des locataires dans son propre logement, affirme qu'il est ici parce qu'il a trouvé sa femme pendue. Je crois qu'il le sait parce sa chambre juste au-dessus et que les capitons commencent à vieillir. Alors lui, typiquement, le traitement simplement chimique ne peut pas suffire. Il faut le choquer, dit-on. Je n'arrive pas à savoir combien sont traités ainsi. J'ai demandé au remplaçant d'avant, refus de me répondre. Ils sont bien gentils les toubibs mais faudrait quand même qu'ils cessent de se prendre pour le nombril du monde. Ils ont le plus petit doctorat existant - je parle des généralistes, hein - et ça exige quasiment de se faire appeler "docteur". Et nous, notre nom : "patients". Vous aviez déjà noté ? C'est ironique, hein ? Alors, je suis assez partisan de bousculer un peu tout ça. Comment ? "Schizophrène" ? Non : "aboulique". Oui, donc, passer des plombes à attendre après les toubibs, moi, nous, enfin un certain nombre ici, nous sommes d'avis que cela doit changer. Nous avons un responsable dans chaque aile qui recueille les doléances. Comment je ne peux pas dire que les psychiatres ont le plus petit doctorat ? Je vois que je suis tombé sur un esprit obtus... Moi, ça va. L'esprit, il se trouve que je l'ai large et que ça me permet les raisonnements par analogie. Parfaitement. A-NA-LO-GIE. Voulez vous un dictionnaire ? Je vous dis que je ne veux plus patienter. Quoi "la dame patiente bien, elle" ? Mais qu'elle patiente cette dame, qu'elle patiente. Mais ne vous en faites pas. Pour l'instant la queue est constituée de patients bien dociles. Docile du latin "docilis" : qui se laisse instruire. Sous prétexte de doctorats. Comme c'est pratique. Vous allez voir quand nous allons faire remonter les informations recueillis par nos responsables. Nous allons faire une QPC. Comment qu'est-ce que c'est ? Une Question Prioritaire de Constitutionnalité, voilà ce que c'est. L'analogie permet la vivacité. Le moindre contradicteur : en miettes. J'ai dit. Oui, donc, savez-vous combien de patients sont soignés par électrochocs ? Comment avec moi ça fera un de plus ? Mais, je ne vous permets pas ! Avalez votre traitement de vache et puis sortez de la queue. Mais j'aperçois là-bas le responsable de l'aile C. Ce visage tuméfié qu'il a. L'autre est revenu et quand l'autre revient, il lui faut l'expulser, le faire sortir. Je suis d'accord avec lui, contre le mur, c'est ce qu'il y a de plus garanti pour une expulsion dans les plus brefs. Comme d'ailleurs on fait des squatteurs intempestifs. Analogie, toujours. Vous voyez ? À tous les coups. Oui, donc, l'autre est revenu ? Non, pas le vieux et ses deux TS, l'autre. L'autre.

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