samedi 1 février 2014

"Beckett l'abstracteur", Pascale Casanova



Beckett l'abstracteur
Anatomie d'une révolution littéraire
Pascale Casanova, 1997, Fiction & Cie, Seuil



« « Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu'à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore. Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit. Dire une corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins1


Les premières lignes du texte sont peut-être plus étranges dans la version anglaise parce que la langue y semble plus « raccourcie » encore : « On. Say on. Be said on. Somehow on. Till nohow on. Said nohow on. Say for be said. Missaid. From now say for be missaid. Say a body. Where none. No mind. Where none. That at least2... »
La première lecture de Cap au pire donne, c'est vrai, l'impression d'un discours qui s'éteint dans une sorte d'inarticulation parataxique.
Apparemment, jamais Beckett n'avait été aussi loin dans l'hermétisme et l'obscurité littérale. […] Cap au pire est un sommet de l'art de la combinatoire becketienne, prodigieusement maîtrisée et concertée, aboutissement magistral de l'oeuvre toute entière et pourtant totalement méconnu comme tel.
Soit le pire, posé dans le titre comme but à atteindre, comme projet déclaré, et qu'il faut entendre non pas comme évocation approximative et et aléatoire de l'oeuvre, mais bien comme algorythme, formule génératrice à partir de laquelle Beckett a produit le texte qui suit. Le titre anglais Worstward Ho (littéralement « En route vers le pire ») joue sur l'expression Westward ho (en route vers l'Ouest) et, par cette ironie migratoire, signale à la fois le mouvement et la direction. Le pire est ce vers quoi il faudra tendre désormais, la fin visée mais non encore atteinte. En témoigne encore le premier mot du texte dans sa version anglaise, le on qui exprime la continuation, l'effort, le mouvement, une sorte de « en avant » résolu. Beckett pose d'emblée le problème avec une rigueur quasi-mathématique : comment dire le pire, et comment travailler sans relâche à empirer le pire ? Si, par définition, « dit est mal dit » quoiqu'on dise, comment stylistiquement, rendre l'idée du pire et le dire toujours plus mal . Comment tenir le pari incroyable d'un « mieux » qui serait la réussite du dit du pire ? A cette question du comment (how), Beckett répond dans le premier paragraphe en reprenant deux des modalités que permet l'anglais à travers ses variations sur l'adverbe de manière how : on arrivera au pire en partant de somehow pour aller jusqu'à nohow. « On. Say on. Be said on. Somehow on. Till nohow on. Said nohow on. » La traduction d'Edith Fournier donne « tant mal que pis » pour « somehow » et « plus mèche » pour « nohow ». Littéralement, somehow signifie : d'une manière ou d'une autre, tant bien que mal, avec les moyens du bord ou même « y a moyen » (de moyenner ) ; par opposition, nohow marque l'impossibilité, l'impasse, rien à faire, « plus moyen ». On peut donc proposer une transcription littérale de ces premières lignes : « En avant. Continuer à dire. Soit continué à dire. Tant bien que mal en avant. Jusqu'à plus moyen d'avancer. Soit dit plus moyen d'avancer. »
Beckett énonce là les deux seules modalités qu'il utilisera dans le texte pour atteindre le pire et définit en même temps la forme minimale dans laquelle il s'est engagé à le dire : le somehow ne peut se dire qu'à partir d'une syntaxe limitée à l'essentiel, d'une ponctuation unique, d'un vocabulaire restreint et réduit aux mots du pire. C'est comme s'il donnait en même temps le mot et la chose, tentative ultime et extrême pour faire enfin coïncider ce qu'on dit et comment on le dit. On écrira donc le pire dans l'exact écart entre ces deux mots : on l'écrira autant et aussi longtemps qu'on pourra, tant bien que mal, jusqu'à ne plus pouvoir. En les posant d'emblée comme des modes d'écriture, il fait de somehow (tant bien que mal) et de nohow (pas moyen) des choses, il les substantive, les représente comme deux points sur une ligne, donnés comme un début et une fin entre lesquels s'écrira le livre. »

Toujours concernant Beckett, nous signalons ces deux superbes textes sur le pont de ce non moins superbe navire qu'est Oeuvres ouvertes :
Beckett pour la dernière fois
Misère de la littérature, 1968



1S. Beckett, Cap au pire, traduit de l'anglais par Edith Fournier, Ed. De Minuit, 1991, p.7.
2S. Beckett, Worstward Ho, John Calder, 1983, p.7.

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