lundi 17 mars 2014

Marcel Aymé en coopérative



Marcel Aymé, Le confort intellectuel, 1949


« J'aime le confort, dit-il d'un ton pénétré. Le confort matériel et le confort intellectuel.
– Ce que j'aperçois de votre façon de vivre me permet de comprendre ce que vous entendez par confort matériel. Mais j'avoue mon ignorance pour ce qui est du confort intellectuel.
– C'est tout simplement ce qui assure la santé de l'esprit, son bien-être, ses joies et ses aises dans la sécurité. »
Je fis plusieurs fois « Ah ! Ah ! » et sur plusieurs tons avec un sourire d'indulgente bonté.
« Vous semblez vous amuser, fit observer M. Lepage. Vous trouvez sans doute que le mot « sécurité » est plaisamment tendancieux.
– Il m'inquiète, mais j'ai peut-être tort et vous pouvez facilement me rassurer. Faut-il croire que les juges qui condamnèrent Les fleurs du Mal et Madame Bovary s'employaient pour le confort intellectuel de leurs contemporains ?
– Certainement. Il ne s'ensuit pas que ces juges aient été des béotiens. Ils ont prononcé non pas contre la valeur artistique des œuvres, mais contre leur valeur sociale.
– Je commence à comprendre ce que vous appelez confort intellectuel.
– Ne vous flattez pas. Vous pensez sans doute que le confort intellectuel est une obscurité commode où un bourgeois de mon espèce souhaiterait maintenir les esprits pour leur dérober certaines vérités qui pourraient ébranler l'ordre social et mettre fin à des privilèges abusifs. Si vous pensez cela, vous êtes dans l'erreur. Il ne s'agit pas de limiter la connaissance, mais d'en assurer le bon usage. Pour la bourgeoisie d'il y a cent ans, le péril social résidait moins dans les appétits du prolétariat que dans les tentations généreuses qui auraient pu la solliciter elle-même. Aussi craignait-elle par-dessus tout de voir le virus des nouveautés littéraires (je souligne littéraires) se répandre parmi ses propres fils et, les imprégnant peu à peu, détendre les ressorts de leur vigilance et de leur égoïsme. Ce qui était menaçant, ce n'était pas Marx, mais Baudelaire, Delacroix et leurs émules. A lui seul, en supposant même qu'il eût été lu et compris, Marx n'aura jamais réussi à persuader la classe bourgeoise de se suicider, sans compter qu'à des raisons, il est toujours possible d'opposer des raisons, voire des bonnes. Mais un poème obscur, une image violente, un beau vers plein d'ombre et de vague, une harmonie trouble, une sonorité rare, le mystère d'un mot somptueux et insignifiant, agissent à la façon d'un alcool et introduisent dans l'organisme même des habitudes de sentir et de penser qui n'aurait pas trouvé d'accès par les voies de la raison. Accueillir une révolution dans l'art poétique et en goûter la nouveauté, c'est se familiariser avec l'idée de révolution tout court et, bien souvent, avec les rudiments de son vocabulaire. En outre, le commerce d'une certaine poésie habitue l'esprit au mépris du sens exact des mots, aux idées floues, aux vagabondages métaphysiques et à tous les hasards de l'impressionnisme verbal. La soumission au prestige des mots ne dispose guère aux rigueurs de la logique dont l'instrument s'altère peu à peu. Comment raisonner juste quand on n'est plus sûr du sens des mots qu'on emploie ? Quand toute une littérature nous incite à penser avec notre peau, avec nos mains, avec nos pieds ? Quand, forçant un mouvement qui nous est déjà naturel, nous prenons pour des pensés les dérèglements d'une sensibilité pourrie de poésie et de littérature ? Ah ! Monsieur, on ne se méfiera jamais assez de la poésie. Je parle de la vraie, celle qui consiste à dire des choses fausses ou à ne rien dire. Elle prépare immanquablement le règne de la confusion, de l'anarchie, et de toutes les déviations mentales et sentimentales. Ennemi numéro un du confort intellectuel, elle l'est aussi, par voie de conséquences, du confort matériel.
– En somme, votre confort intellectuel est bien ce que je pensais : une arme de défense de la bourgeoisie.
– C'est vrai, mais il est en même temps une hygiène. Notez que la Russie soviétique pratique cette hygiène-là avec vigilance. En France même, nos écrivains communistes sont depuis longtemps très ouverts à la notion de confort intellectuel. Ils savent que la poésie est un alcool et que moins on en prend, mieux on se porte. Ils ont compris que la vie est une chose et que la littérature en est une autre. Bien entendu, leur confort intellectuel ne peut pas être le mien. Ce qui n'est pour eux qu'une hygiène est pour moi bien davantage : un humanisme.
– Oh ! oh ! Dis-je.
– Parfaitement, un humanisme. Je ne m'étonne pas de vous voir sourire. Vous êtes du parti des littérateurs, vous croyez que tout ce qui est étrange, original, singulier, violent, mystérieux, troublant, est une bonne pâture pour les hommes et que tout acquisition de la sensibilité constitue un enrichissement. C'est d'une extraordinaire naïveté. Est-ce que vous croyez aussi que les fruits de la terre sont tous bons à manger et qu'il n'en existe pas d'indigestes, ni d'empoisonnés ? Certainement non. Vous avez peut-être des goûts très libres en matière de cuisine, mais vous admettez sans discussion la valeur d'un répertoire alimentaire écartant les plantes vénéneuses ou dépourvues de vertu nutritive. Si vous vous promenez en forêt à l'automne, vous ne mordez pas dans n'importe quel champignon sous prétexte qu'il est d'une odeur étrange ou même d'une saveur agréable. Le confort intellectuel consiste justement à rendre des précautions et de assurances contre certains aliments qui, en dépit de leurs très réelles séductions, peuvent être un poison pour l'intelligence et la sensibilité. Il n'est donc pas difficile d'imaginer comment il peut devenir un moyen très efficacede perfectionnement.
– Mon cher monsieur Lepage, je vois vous venir. Vous allez me dire que vous êtes pour les censures.
Je n'y pense même pas. Est-ce qu'il y a besoin d'une censure pour empêcher les gens de manger des frelons, des géraniums ou des champignons vénéneux ? Du moment où nous avons le sens du confort intellectuel, nous n'avons que faire d'une censure. Nous éliminons de nous-mêmes ce qui paraît devoir constituer pour nous un danger. La difficulté, penserez-vous, est précisément de distinguer entre la littérature saine, tonique, nourrissante, et la littérature vénéneuse ou débilitante. Et bien, non, il n'y a là aucune difficulté. Dans une société qui fonctionne comme un organisme robuste, l'élimination se fait toute seule. Voyez le XVIIème siècle français. Il a eu ses décadents, mais ce ne sont pas eux qui ont façonné l'esprit du siècle. En revanche, le XIXème s'est laissé déborder peu à peu par un laisser-aller poétique dont les ravages, pour être souterrains, n'en étaient pas moins profonds. Il est juste de souligner que les poètes nouveaux, avant de triompher, ont eu à vaincre une résistance énergique. La bourgeoisie, consciente des dangers qui menaçaient se privilèges et son existence, accueillait avec une hostilité intelligente et brutale les raffinements littéraires qui lui semblaient propres à transporter des notions subversives. Elle jugeait un peu lourdement, mais ce n'était pa si mal. Après tout, la littérature est chose humaine.

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