lundi 10 juin 2013

Orthopédie IV




Ma chère Adèle,

J'ai tenté de te joindre à de nombreuses reprises, aussi je me demande si ton téléphone n'est pas en dérangement...

Hier au soir, j'ai donc décidé de t'écrire cette lettre pour te livrer mes impressions en ce début de séjour qui, contre toute attente, s'avère plutôt agréable. Le lieu, d'abord : vaste et aéré, planté un peu en hauteur au milieu d'une forêt où les chênes dominent, avant de laisser place à des vivaces et et à des herbes hautes, nettement plus en aval, quand on s'approche de la rivière. Le parc à un point culminant, d'où l'on peut entendre le vent agiter le feuillage argenté des peupliers. J'y vais souvent pour réfléchir, en retrait de l'agitation et du désordre qui règne parfois ici. Certains patients, bien que généralement très sympathiques et dotés d'une générosité de cœur peu commune, se comportent de façon réellement inappropriée ou dérangeante.

Ainsi la nuit, il y a un homme très maigre et d'âge mûr qui se promène nu dans le couloir. Il pénètre dans les chambres de certaines patientes pour leur demander une masturbation... L'incident s'est hélas tellement répété qu'une procédure de renvoi est en cours. Il y a encore un type qui, encore pendant la nuit, s'est mis en tête de déménager sa chambre pour l'arranger à son goût et à fait traîner son mobilier sur le sol. Or, il se trouve que dans un souci évident de préservation, nos quelques meubles sont cloués au sol... Le staff médical s'est ému que le type se soit retrouvé avec un marteau entre les mains et avait proprement fait des trous dans le sol pour en désenscastrer le bureau et l'armoire.

Il y aussi, et c'est, comme tu t'en doutes, le plus pénible, celles et ceux qui connaissent de fortes tentations suicidaires. Pour prévenir ce fait, nos fenêtres ne peuvent s'ouvrir que sur une amplitude de quarante cinq degrés, fixées par des équerres articulées au moyen d'une vis. Ainsi, un corps ne peut s'y glisser pour se balancer dans le vide. Parce que c'est arrivé il y a quelques années. Or, une patiente a tenter de s'ouvrir les veines du poignet, en les plaçant dans l'équerre puis en rabattant très rapidement et très vivement la fenêtre. C'est moi qui ai alerté les infirmières. J'ai d'abord entendu des coups un peu sourds et puis des râles plus forts et plus fréquents. Ils se situaient quelque part entre des spasmes d'extase sexuelle et le bruit qu'on fait quand on vomit de la bile. Quand j'ai ouvert la porte, mon regard s'est d'abord porté sur le sang qui rigolait du bout de ses doigts jusqu'au sol, et ensuite sur les petits morceaux de chair qui reposait sur l'équerre en acier, un peu comme les montres de Dali, tu te souviens ? Presque aussitôt, elle s'est jetée sur moi et jamais de ma vie je n'ai vu un regard pareil, si interloqué d'être interrompu dans ses projets d'avenir en quelque sorte. Peut-être un peu le regard d'Émilie, avant que je ne la percute.

Malgré tout, je reste positif. J'ai tout le temps de réfléchir. Quelques fois, je couche le fruit de mes réflexions dans un carnet. Le psychiatre me dit que ça peut déclencher quelque chose comme un processus « cathartique ». Je crois que tu ne me reconnaîtras pas quand tu viendras me rendre visite. Je me suis rasé la tête ! C'est plus hygiénique ici, je préfère. J'espère aussi que quand tu viendras, tu me permettras une nouvelle fois d'assister au doux et si réconfortant spectacle de ta chaude nudité.

Sois bien persuadée surtout que c'était purement accidentel. J'imagine combien il doit être difficile de perdre son enfant, mais était-ce pour autant nécessaire de m'interdire de venir à l'enterrement ?

Reste aussi persuadée de la profondeur des sentiments que j'éprouve pour toi.

Amoureusement, Daniel.


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