mardi 29 octobre 2019

Croquis



CROQUIS


C’est un samedi soir d’automne tardif,
Il est dix-huit heures

Je suis assis sur les marches du magasin d’articles de sport
En face de l’immense galerie commerciale
3 étages – 5 escalators – ville dans la Ville

Les classes moyennes péri-urbaines ont investies
Le Centre de cette ville urbaine moyenne de province
Les classes moyennes péri-urbaines
Vivent leurs semaines à la périphérie urbaine
Elles se réchauffent maintenant, s’égaillent
Arpentent et se réchauffent toutes bien collées au Foyer central
Qui justifie leurs mornes existences
Leurs mornes emplois qu’il faut pourtant bien garder
Mornes emplois rémunérés par de maigres salaires et qui se rognent
Toujours et encore
Quand il vient se frotter à la cherté de la vie

Dans les regards, la ferme intention de posséder
Monte la salive en flânant en plein cœur du Temple
Les mirettes toutes miroitantes
A leurs bras pendent des paquets emplis de pacotilles

En amont de leurs sorties du samedi, elles ont fermement négocié des crédits, des échéances
Et elles croient
Pauvres brebis, avoir fait un peu la nique au banquier.

La galerie commerciale est pleine d’enseignes et de franchises standardisées
Identiques partout.
Elle couvre un large spectre de marchandises rutilantes exposées sous mille feux
Et, pareilles au papillons de nuit, la concupiscence et la libération des sacrifices accumulés par les familles s’y reflètent. Les appétits se multiplient devant les vitrines immaculées et étourdissantes.
Les hauts parleurs crachent de la musique d’ascenseur, pas contrariante.

Toujours assis sur les marches du magasin d’articles de sport,
Près de moi une bande de zonards avec laquelle j’ai partagé du tabac.
Voix rocailleuses, grognements des chiens tout excité par les bruits du martèlement des talons et des semelles de cuir des gambadeurs, qui font des écarts en détournant le regard.
Non, il ne faut pas que Marie s’en fasse pour les cinq grammes d’héro qu’un des type de la bande lui doit : le RSA tombera comme d’hab’ le 6.
La conversation se met à tourner autour du plus jeune de la bande
Les autres le chahutent en lui disant qu’il est amoureux de son assistante sociale.
L’autre devient furibard, rassemble ses affaires et se tire en traînant derrière lui un chien bâtard borgne. Bref concert de saluts canins entre congénères.
Le grand type maigre de la bande, auquel rien ne semble échappé du moindre mouvement de la rue, avertit : « Condés ! ».

C’est qu’à cette heure déterminante de la survie économique, il s’agit d’assurer l’absolue liberté de consommer en toute quiétude.
Alors, les flics font beaucoup de rondes.
Des rondes à pied
Des rondes en voiture
Au ralenti
Des rondes qui tournent rond.
Des rondes de surnuméraires
Parce que les flics sont des surnuméraires
Leurs globes oculaires essaient de choper la moindre apparence suspecte
La plus infime déviance.
A force d’ausculter les individus avec leurs globes oculaires déformés,
Leurs yeux en jailliront et dans un tardif élan de bon sens, il se diront :
« Oui, nous étions des surnuméraires et nous en voilà très justement châtiés ».
Pendant les rondes, il est parfaitement inutile de leur demander s’ils sont en
Opération de police administrative ou en opération de police judiciaire.
Ce qui compte en premier, c’est la trouille de l’uniforme et de la casquette.
La question de la qualification de la nature de l’opération, c’est pas pressé :
Ils verront ça au moment de rédiger le rapport de la ronde.

Les zonards enfouissent leurs canettes dans leurs poches ou leurs sacs à dos millénaires.
Ils font mine de ne pas avoir vus les flics
Et les flics, avec leurs globes oculaires tout déformés, signifient qu’eux, par-contre
Les tiennent au contraire très à l’œil.

La galerie commerciale est demeurée une fourmilière toute grouillante de désirs
Assouvis, déçus, détournés, frustrés.
Il y en a presque pour tous les budgets.
Pour toutes les classes d’âge.
I Phone dernier modèle avec chiottes intégrées
Les acquéreurs pourront se torcher avec le coup de cœur de la semaine de la grande surface des livres du second étage.
De la chocolaterie, des vêtements, de la bureautique, de la décoration d’intérieur.

Des marches du magasin d’articles de sport où je suis assis, on distingue bien
Le néon orange du parking souterrain : il affiche complet.
Les mêmes voitures propres et brillantes y entrent, en ressortent.
Et y re-rentrent. Les consommateurs aussi s’adonnent à des rondes.

La galerie commerciale de cette ville moyenne est absolument identique à d’autres galeries commerciales dans d’autres villes moyennes identiques.
Pour tenter de se distinguer un peu, celle-ci met en avant un riche patrimoine historique, vanté par des affiches et des panneaux un peu absurdes.

La fameuse église romane, modèle du genre en Europe, est pourtant quasiment vide.
Seulement quelques âmes accablées recroquevillées crucifiées sur elles-mêmes.
Et elles, elles se rendent bien compte que derrière la Grande Vitrine, il n’y a Rien.
Et que ce Rien, il n’est pas rien.
Parce qu’il est tout gonflé de leurs espérances.
Les yeux se sont tournés vers le Père, le Fils, la Mère et tous les Saints.
La pierre en est toute polie de tous ces yeux douloureux exacerbés implorants.
Aucun Signe n’est venu.
A un moment, il y a seulement eu l’organiste suppléant qui a fait plein d’accrocs dans sa Toccata.

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